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Littérature américaine

  • Oh William !

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    "Je tiens à le dire tout de suite : j'ai toujours tendance à avoir très peur. Je pense que c'est le résultat de ce qui m'est arrivé pendant ma jeunesse, mais j'ai très facilement la frousse. Par exemple, presque chaque soir, quand le soleil se couche, il m'arrive d'être effrayée. Parfois aussi, je ressens juste de la peur, comme si quelque chose d'horrible allait m'arriver. Même si, la première fois que j'ai rencontré William, j'ignorais cela de moi, tout ça me paraissait ... oh, je suppose que tout ça me ressemblait".

    "Oh William" est le troisième roman mettant en scène Lucy Barton, après "Je m'appelle Lucy Barton" et "Tout est possible" (lus, mais pas de billets).

    Le temps a passé, rappelons que Lucy Barton est une écrivaine reconnue, qu'elle a été mariée vingt ans à William, dont elle a eu deux filles, et qu'elle a fini par divorcer. Elle s'est remariée à David, qui est décédé récemment. Elle ne peut pas surmonter ce deuil, David était l'homme parfait pour elle, elle est inconsolable.

    De son côté William s'est remarié deux fois, et sa dernière épouse, Estelle nettement plus jeune que lui, vient de le quitter. Il est assez perdu, d'autant plus que professionnellement, il se rend compte qu'il est dépassé et qu'il n'a plus guère d'écho dans son milieu universitaire.

    Lucy et William sont restés en bons termes et c'est à elle qu'il s'adresse lorsqu'il apprend, de surcroît, que sa mère lui a caché l'existence d'une soeur aînée. Il demande à Lucy de l'accompagner à la recherche de cette soeur, dans le Maine.

    Lucy accepte, et c'est l'occasion de se remémorer leur vie en commun et d'approfondir la personnalité de Catherine Cole, la mère de William, qui était omniprésente dans leur vie, trop sans doute.

    Disons tout de suite que ce n'est pas le meilleur de la série, "Je m'appelle Lucy Barton" m'avait paru beaucoup plus fort. "Tout était possible" était déjà moins prenant. 

    Comme c'est Elizabeth Strout qui écrit, c'est malgré tout un bon moment de lecture, les réactions des personnages sont souvent inattendues, mais finement décrites, avec de multiples interactions. Lucy a vieilli, elle peut revenir différemment sur certains épisodes et voir à quel point elle était inadaptée parfois. William a encore le pouvoir de l'énerver régulièrement, mais elle se contrôle mieux ..

    Il ne se passe pas grand chose, tout est dans les détails, les souvenirs, les regrets, le constat que finalement on ne connaît pas si bien que cela les gens qui nous entourent.

    Il n'est pas nécessaire d'avoir lu les deux précédents, l'autrice rappelle l'essentiel, mais c'est tout de même plus intéressant de les connaître.

    Le style est assez hésitant, Lucy n'est jamais très sûre de ce qu'elle va ou veut dire, elle a besoin d'appuyer constamment son propos par des expressions du genre "c'est ça que je veux dire". Je n'ai pas le souvenir que les deux premiers adoptaient un style aussi incertain. Au final, elle souffrira toujours de son enfance auprès de parents toxiques et atypiques, à l'écart de la société.

    Si vous n'avez jamais lu Elizabeth Strout, je vous conseille plutôt de commencer par "Olive Kitteridge" et "Olive, enfin" plus percutants.

    L'avis de Brize

    Elizabeth Strout - Oh William ! - 260 pages
    Traduit de l'anglais par Pierre Brevignon
    Editions Fayard - 2023

  • La douceur de l'eau

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    "Georges avait-il fait preuve de courage ? ou seulement de naïveté, de cette candeur dont il était coutumier ? Isabelle n'avait pas la réponse, pas plus qu'elle n'avait celle à cette éternelle grande question : comprenait-elle son mari ? Consciemment ou non, en présence des siens, il avait tenu tête à ces hommes sans manifester l'ombre d'une hésitation, d'une voix aussi ferme que lorsqu'il lui expliquait une recette de cuisine, ou lui racontait une de ses blagues favorites. Sans faire preuve exactement de passion, il s'était exprimé avec une ardeur qui n'en était pas loin, et cela aussi la fascinait".

    Nous sommes à Old Ox en Géorgie, à la fin de la guerre de Sécession. Les soldats sudistes vaincus reviennent dans leurs foyers. La troupe Yankee libère peu à peu les esclaves, provoquant la colère des planteurs.

    Ils trouvent cependant une parade en embauchant les affranchis et en les payant si peu que leur vie ne s'améliore vraiment pas, sans compter qu'ils n'ont plus de toit. Prentiss et Landry, deux frères libérés ne l'entendent pas de cette oreille et errent dans la forêt en rêvant à une vie ailleurs.

    Ils croisent Georges, un fermier qui décide de cultiver une parcelle de terre en souvenir de Caleb, son fils, dont il vient d'apprendre la mort au combat. Georges propose aux frères de les embaucher en les payant décemment, leur permettant de mettre de l'argent de côté pour quitter le sud.

    Evidemment, cette situation est très mal vue des habitants de la petite ville, notamment le voisin de Georges, Ted Morton, qui a perdu tous ses esclaves et ne l'accepte pas.

    Les frères se mettent au travail avec Georges, sous l'oeil d'Isabelle, sa femme, désespérée et rendue muette par la mort de son fils. Jusqu'au matin ou Caleb ressurgit ..

    Je ne pense pas nécessaire d'en révéler plus sur l'histoire au risque de trop divulgâcher. L'intérêt de ce premier roman est dans la description d'une époque charnière qui voit un mode de vie disparaître et le futur plein d'incertitudes.

    Nous entrons dans le détail de la vie des anciens esclaves, livrés à eux-mêmes, dans une grande pauvreté, ne sachant pas quoi faire d'une liberté à laquelle rien ne les a préparés.

    La main tendue de Georges va précipiter la famille dans une succession de tensions et de problèmes de plus en plus aïgus. L'auteur a accordé autant d'attention aux remous historiques qu'à la vie de chaque personnage, confronté à ses peurs, ses lâchetés, ses pulsions, destructrices pour certaines.

    La première partie du roman est assez lente, nous faisons connaissance avec les lieux et les habitants, puis les évènements arrivent les uns après les autres et sans que le rythme soit trépidant, une forme de suspense s'installe qui pousse à tourner les pages de plus en plus vite.

    C'est un premier roman captivant, malgré quelques longueurs et une fin un peu trop diluée à mon goût. Les personnages féminins sont forts, Isabelle la femme de Georges, Mildred son amie et Valentine. Le couple de Georges et Isabelle est secoué de toute part, ils se rendront compte qu'ils connaissaient bien mal leur fils.

    L'auteur (rencontré au festival America) est jeune et plus que prometteur. Je ne suis pas loin du coup de coeur.

    L'avis de Keisha

    Nathan Harris - La douceur de l'eau - 454 pages
    Traduit de l'américain par Isabelle Chapman
    Editions Philippe Rey - 2022

  • La brillante destinée d'Elizabeth Zott

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    "Pourtant elle en était là : mère célibataire, scientifique à la tête de ce qui était probablement l'expérience la moins scientifique de tous les temps : l'éducation d'un autre être humain. Pour elle, être parent, c'était comme passer un examen sans avoir révisé. Les questions étaient décourageantes et il n'y avait pas assez de choix multiples dans les réponses. De temps en temps, elle se réveillait, trempée de sueur, après avoir imaginé qu'on frappait à la porte et qu'une sorte de figure d'autorité, avec un panier vide de la taille d'un bébé, lui disait : "Nous venons d'examiner votre dernier rapport de performance parentale et il est difficile de le formuler autrement : vous êtes virée."

    Elizabeth est une chimiste de grand talent. Elle travaille dans un institut où elle peine à se faire reconnaître, les femmes étant censées rester au foyer et s'occuper de leur famille. Nous sommes aux Etats-Unis, dans les années 60, le patriarcat règne en maître. Mais Elizabeth ne l'entend pas de cette oreille et elle s'obstine, allant jusqu'à voler du matériel à ses collègues masculins mieux nantis.

    Seul, un brillant chercheur la remarque, Calvin Evans, candidat éventuel à un futur Nobel. Il est subjugué par son travail et sa beauté. C'est le coup de foudre immédiat et réciproque. Faisant fi des conventions, ils vivent ensemble sans être mariés.

    Comme la vie n'est pas un conte de fées, cet amour va être brisé et Elizabeth va se retrouver mère célibataire, éjectée de son travail, obligée de trouver rapidement des ressources. C'est ainsi qu'elle anime une émission de cuisine à la télévision. Elle le fait à sa manière, en y introduisant un maximum de chimie et une bonne louche de rebellion contre la misogynie ambiante, incitant les femmes à secouer le cocotier.

    C'est un premier roman pétillant, drôle, frondeur, loufoque, avec un fond sérieux qui rappelle la force de la domination masculine et l'hypocrisie qui va avec. S'il y a eu des progrès, on peut en voir encore de beaux restes autour de nous.

    Les personnages sont bien croqués, Elizabeth a un entourage qui ne manque pas de piquant, à commencer par le chien Six-trente qui, s'il n'a pas la parole, n'en pense pas moins et n'hésite pas à apporter son grain de sel lorsqu'il le faut.

    Elle est parfois agaçante Elizabeth, avec son côté hyper-logique et intransigeant, peu en phase avec la vie courante, mais la minute d'après elle nous emporte dans une diatribe féministe jubilatoire. Et l'émotion prend souvent le dessus devant les coups du sort qu'elle doit affronter. Heureusement il y a Harriet sa voisine providentielle, son patron à la télévision à qui elle attire quelques déboires, et sa petite fille Mad, qui s'avère aussi brillante et raisonneuse qu'elle.

    C'est une lecture divertissante, idéale pour se changer les idées, mais pas que ..

    L'avis de Séverine

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    Bonnie Garmus -La brillante destinée d'Elizabeth Zott - 576 pages
    Traduit par Christel Gaillard-Paris
    Editions Robert Laffont - 2022

  • Le lac de nulle part

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    "Ce givre qui pare de dentelle blanche notre campement, chaque jour plus isolé que le précédent, et fait crisser mes pas au réveil, ce givre où je vois des empreintes de cerfs, d'écureuil et d'animaux minuscules, des souris peut-être - autant de choses sympathiques, si nous avions une cabane où nous réfugier, un feu rugissant dans un âtre en pierre, des raquettes aux murs, une peau d'ours sur le plancher - ce givre, vient un jour où je ne peux plus l'ignorer."

    Jusqu'à présent, je n'ai lu que de la non-fiction de l'auteur "Indian Creek" et "La nuit des étoiles" C'est donc la première fois que je l'aborde en tant que romancier.

    Al et Trig, deux jumeaux fusionnels sont contactés par leur père après deux ans de silence. Il leur propose une dernière virée en canoë comme ils en ont fait tant toute leur enfance. Il est un peu tard dans la saison pour partir dans le nord du Canada, mais ils acceptent, pensant que leur père a tout organisé au cordeau, comme d'habitude.

    Le père refuse de leur révéler le but exact du voyage, si ce n'est qu'ils vont franchir une succession de lacs. Ils le suivent dans un flou de plus en plus dérangeant. Ils s'aperçoivent qu'en fait, le vieil homme n'a rien préparé, n'a pas de cartes, pas de bagages adaptés et que ses réactions sont déroutantes.

    Les jumeaux ne se sont pas vus depuis un bon moment. Trig vient de perdre son travail et son logement. Il ne l'a avoué qu'à sa mère. Tout va bien pour Al, hormis une vie sentimentale toujours aussi agitée. Les tensions sont palpables, il manque Dory, séparée du père qui est parti du jour au lendemain. Il plane une ambiance assez lourde, avec une répartition entre deux canoës parfois problématique.

    C'est Trig le plus inquiet, comme toujours, il sent le froid arriver, les premières neiges tomber et l'indécision du père est alarmante. Le camp du soir est de plus en plus difficile à installer, le malaise grandit entre les trois personnages.

    Je peux dire d'emblée que je n'ai pas été convaincue par cette histoire. Les liens entre les protagonistes ne sont pas clairs, on sent de la rancoeur, voire plus, mais aussi un attachement et une confiance pas forcément justifiée vis-à-vis du père.

    Au milieu du livre, un évènement va reconfigurer la situation et faire prendre un tournant à l'aventure. Les jumeaux vont faire demi-tour et tracer leur route avec de plus en plus de difficultés. En plus du froid et de la neige, c'est la glace qui s'installe.

    Ce n'est pas nécessaire d'en révéler plus. J'attendais surtout l'auteur sur la description de la nature où il excelle. Je n'ai pas été déçue sur cette partie là, sauf que les répétitions m'ont rapidement lassée. Un lac après l'autre, installer le camp, faire chauffer la casserole pour le café, monter la tente, trouver du bois, faire du feu ... puis rebelote le matin dans l'autre sens. Et trouver le passage d'un lac à l'autre, le portage des canoës, tout cela minutieusement décrit à chaque fois .. à la fin j'avais une indigestion de lacs et de bivouacs.

    Quand à l'intrigue, elle est un peu trop chargée à mon goût et la fin m'a laissé un certain malaise.

    A l'avenir, je m'en tiendrai à de la non-fiction avec cet auteur.

    L'avis de Violette Une Comète

    Pete Fromm - Le lac de nulle part - 448 pages
    Traduit de l'américain par Juliane Nivelt
    Editions Gallmeister - 2022

  • Blackwater tome 1 La crue

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    "Oscar savait que Mary-Love et Elinor avaient la capacité de le manipuler. Elles obtenaient ce qu'elles voulaient. En réalité, chaque femme recensée à Perdido obtenait ce qu'elle voulait. Bien entendu, aucun homme n'aurait admis être aiguillé par sa mère, sa soeur, son épouse, sa fille, sa cuisinière, ou par aucune femme qu'il croisait au hasard des rues - la plupart, d'ailleurs, n'en avaient même pas conscience. Oscar, si. Mais bien qu'il ait conscience de sa soumission, de sa véritable impuissance, il était incapable de se libérer des chaînes qui l'entravaient".

    Je pense que tout le monde a maintenant entendu parler de cette série dont le succès ne se dément pas depuis le printemps. Un texte feuilletonesque paru en 1983 aux Etats-Unis et jamais traduit en français. Monsieur Toussaint Louverture a fait un vrai pari en se lançant dans l'aventure, sous forme de 6 tomes d'avril à juin.

    Après avoir résisté, la curiosité a été la plus forte, j'étais intriguée par le côté imaginaire et fantastique annoncé.

    Le premier tome, "la crue" nous emmène dans la ville présentement submergée de Perdido (Alabama) où vit la famille Caskey. La rivière Blackwater a débordé de son lit. Oscar, le fils Caskey, se rend en barque dans les rues de la ville, essayant d'évaluer les dégâts sur les maisons et surtout sur sa fabrique de bois. Il est accompagné par Bray, un domestique noir. Ils aperçoivent un signal à une fenêtre et découvrent une femme, Elina, qui serait enfermée dans une chambre depuis quatre jours.

    Ses cheveux sont d'une couleur peu commune, proche de celle de la rivière. Elle se prétend institutrice mais ses diplômes ont disparu. Si Oscar est déjà sous le charme, Bray a peur de cette femme et veut s'en aller au plus vite.

    Oscar emmène Elina sur les hauteurs de Perdido, là où est réfugiée une bonne partie de la population, sous la houlette de Mary-Love Caskey, la matriarche qui déteste aussitôt Elina, sentant en elle une potentielle concurrente à la forte personnalité.

    J'ai lu ce premier tome comme une saga familiale banale, hormis quelques scènes ou indices ou le lecteur comprend qu'Elina n'est pas forcément ce qu'elle dit et glace les os ; des jalons posés qui laissent supposer des drames gratinés pour la suite.

    C'est une lecture facile et agréable, c'est amusant de voir les ruses mises en place par Mary-Love pour garder le pouvoir sur son fils et damer le pion à Elina. Ladite Elina a pourtant mis tout le monde à ses pieds, Oscar, sa soeur Sister, le frère de Mary-Love James etc .. etc .. Nous avons droit aux démêlés habituels des riches familles où l'argent circule facilement. Les secrets et les coups bas aussi.

    J'ai été étonnée par le ton résolument féministe de l'histoire, ce n'était pas si fréquent en 1983. Les hommes ne font vraiment pas le poids face à des femmes qui décident de tout et ne s'en laissent pas conter.

    J'ai passé un bon moment, mais je ne me sens pas enthousiaste au point d'enchaîner avec le deuxième tout de suite. Je le lirai, sans urgence. J'attendais plus de fantastique. Un mot sur la couverture de grande qualité et collant parfaitement à l'histoire.

    L'avis de Alex Brize Une Comète

    Michael MCDOWELL - Blackwater 1 - La crue -256 pages
    Traduit de l'anglais par Yoko Lacour et Hélène Charrier
    Monsieur Toussaint Louverture - 2022

  • La vie obstinée

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    "Assurément, aucun d'entre nous n'est inoffensif, quoi que cherche à nous faire accroire notre petite cuisine personnelle. Quelles qu'aient été nos raisons respectives de venir vivre par ici, aucun d'entre nous n'a pu faire abstraction des autres. L'éleveur obstiné soucieux de monnayer la terre qu'il lui reste ; l'arrière-petit-fils d'immigré italien, sa femme à la santé délicate, sa fille renfrognée, ses adobes aux vertus narcotiques ; la jeune femme en péril, habitée d'un désir éperdu de continuité ; le zigoto qui vivait dans l'arbre et ce zigoto-ci qui vit au sommet de la colline - tous, quelles que fussent nos aspirations, nous avons atterri au sein d'une communauté, avec les conséquences que cela a entraînées. Et au coeur de cette communauté il y avait la petite maison de Catlin".

    Joe Allston et sa femme Ruth, ont choisi de s'installer dans la campagne proche de San Francisco au moment de la retraite, pour s'écarter du fracas du monde et trouver la tranquillité.

    Le couple est soudé autour d'un même chagrin depuis la mort de leur fils. Joe n'a jamais compris son garçon et traîne une culpabilité difficile à supporter. C'est un vieux ronchon, très critique et peu enclin à changer de point de vue.

    Leur vie s'organise autour de promenades quotidiennes, de jardinage et de chasse aux nuisibles. Ils ont quelques voisins qu'ils ne fréquentent pas vraiment.

    Dans ce tableau arrive un jeune hippie qui leur demande l'autorisation de s'installer sur leur propriété. Joe la donne difficilement et le regrettera amèrement par la suite. Le jeune homme va largement déborder ce qui lui a été accordé. Il lui rappelle son fils, ce qui n'arrange rien.

    Arrive également un jeune couple avec une petite-fille, et là, ce sera un vrai changement pour Joe et Ruth. La jeune femme, Catlin, est lumineuse, chaleureuse, ouverte sur le monde. Joe aime beaucoup discuter avec elle, elle l'adoucit, même si elle ne le convainc pas.

    Mais Catlin, enceinte, apprend la reprise d'un cancer et décide de refuser tout traitement pour mener sa grossesse à terme, ce qui désespère Joe.

    Tracer les grandes lignes de l'histoire est loin de rendre la beauté de ce roman, à l'écriture nuancée, aux personnages attachants, à la grande sensibilité. Le narrateur, Joe, n'est pas dupe de sa rigidité, il se moque de lui-même avec humour, il a un oeil acéré sur les autres et sur la société qui l'entoure et il connaît ses côtés excessifs.

    Dans ses longues discussions avec Catlin, il se dévoile plus qu'il ne le voudrait, elle a le don de le désarmer et de lui faire voir les gens autrement.

    Nous savons dès le début que Catlin va mourir. La tonalité du roman est assez mélancolique bien sûr, mais tellement riche qu'il ne faut pas passer à côté.

    Il me reste à lire "Vue cavalière" où l'on retrouve Joe et Ruth dix ans plus tard.

    "Je serai, toute ma vie durant, plus riche de ce chagrin"

    L'avis de Keisha Sandrine

    Du même auteur : En lieu sûr La montagne en sucre

    A noter, la réédition de ce roman cette année, dans la collection Totem

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    Wallace Stegner - La vie obstinée - 352 pages
    Traduit par Eric Chedaille
    Libretto - 2002

  • Dans la peau de Sheldon Horowitz

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    "Qu'est-ce que je ferai là-bas ? Je suis un Américain. Un juif. Un veuf à la retraite de quatre-vingt-deux ans. Un marine. Un horloger. Je mets une heure à pisser. Existe-t'il un club spécial pour moi dans ce pays dont je n'ai pas entendu parler ?"

    Sheldon est un peu perdu depuis la mort de sa femme, Mabel. Il accepte de mauvais gré de quitter New-York et de suivre sa petite-fille Rhea et son mari Lars, Norvégien, à Oslo. Mabel et Sheldon ont recueilli Rhea enfant après la mort de leur fils unique, Saul, engagé dans la guerre du Vietnam.

    Rhea aimerait qu'il s'adapte à sa nouvelle vie ; elle fait tout ce qu'elle peut pour lui rendre le quotidien plus facile. Hélas, un beau matin où Sheldon est seul, une voisine serbe se réfugie chez lui avec son petit garçon. Elle est poursuivie par des tueurs kosovars qui veulent récupérer un coffret.

    La femme est assassinée ; Sheldon et l'enfant, cachés, prennent aussitôt la fuite. Sheldon ne parle pas norvégien, seulement anglais, l'enfant parle serbe. Le vieil homme se rend compte que ça ne va pas être facile de s'en sortir. Il a laissé un papier en évidence sur la table, persuadé que Rhea comprendra où il est parti se réfugier.

    Dans l'impossibilité de communiquer avec l'enfant, il l'appelle Paul et s'efforce de le protéger au mieux et de faire en sorte que les tueurs ne les retrouvent pas. Il a un plan.

    "Je sais ce que tu penses, dit-il à Paul tout en s'affairant. On a l'air de suspects, n'est-ce-pas ? En vérité, non. Quand as-tu entendu parler pour la dernière fois d'un octogénaire vêtu d'un anorak orange vif en train de voler un bateau à l'ancre près de la police ? Jamais. C'est inconcevable ! voilà comment on s'en sort sur cette planète. Faire l'inimaginable au vu et au su de tout le monde. Les gens présument qu'il ont la berlue".

    A ce point de l'histoire il faut préciser que Sheldon est un ancien marine, sniper pendant la guerre de en Corée. C'est vieux, mais il a eu une formation sévère qui peut encore lui servir. Notons que sa femme a toujours douté de la réalité de ce qu'il racontait et sur la fin, elle l'estimait atteint de démence sénile. Vrai ou pas vrai ? au lecteur de se faire son idée. Sheldon est aussi capable de voir et de dialoguer avec d'anciens amis morts.

    La narration est assez loufoque, brouillonne et part dans plusieurs directions à la fois. J'ai aimé le mélange de drame, de tendresse, de profondeur aussi qui se dégage du périple de Sheldon, le tout assaisonné d'un humour décapant.

    Je n'ai pas cherché de rationalité dans le récit et je me suis laissée porter par ce vieillard ronchon si attachant, qui sait encore quoi faire, mais dont le corps ne suit plus. Il est bourré de culpabilité parce qu'il se sent responsable de la mort de son fils, Saul. Il lui a parlé sans cesse de l'honneur qu'il y a à servir l'Amérique et de ses exploits en Corée. Il estime l'avoir poussé à s'engager. Il est également hanté par la deuxième guerre mondiale et ce qui est arrivé à son peuple. Il était trop jeune pour aller se battre.

    "Tu veux savoir ce que j'ai trouvé en Europe ? Le silence. Un silence atroce, épouvantable. Il ne restait plus une seule voix juive. Aucun de nos enfants. Rien que deux ou trois malheureux parasites traumatisés qui n'étaient pas partis ou n'avaient pas été massacrés. L'Europe colmatait la plaie. Meublait le silence avec ses vespas, ses Wolkswagen, ses croissants, comme si de rien n'était. Tu veux de la psychologie ? D'accord. Ça les a sans doute fait chier que je leur montre que j'étais toujours là. Pour les obliger à réagir."

    Pendant ce temps, la police norvégienne essaie d'y voir clair dans le mobile du meurtre de la femme et de la fuite de Sheldon et l'enfant, avec l'aide de Rhea et Lars. L'action va se déplacer vers le chalet d'été de Lars, une course de vitesse va s'enclencher, sous la direction de Sigrid, l'enquêtrice. Le fossé est grand entre une police habituée à respecter les règles et un gang qui n'en a aucune.

    "Tous fixent leurs chaussures ; Sigrid en déduit que sa synthèse est correcte. Ils sont sept. Sept nains flapis, tandis qu'elle, Blanche-Neige, réveillée de son long sommeil, ne voit pas de café venir. Rien qu'une pièce d'avortons poilus".

    Mené comme un polar, le roman est aussi une réflexion sur toutes les guerres qui détruisent les hommes qui les font. Ils rentrent, ou pas, et ne parlent jamais de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils ont vu. Et les dégâts se répercutent sur les générations suivantes.

    J'ai été touchée par la relation qui s'instaure entre Sheldon et Paul, au delà du langage. Les passages où Sheldon semble perdre un peu la boussole ne m'ont pas troublée. Ce n'est pas un coup de coeur mais une lecture agréable, moins légère qu'elle n'en a l'air.

    L'avis de Séverine

    Derek B. Miller - Dans la peau de Sheldon Horowitz - 384 pages
    Traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter
    Les Escales - 2013

  • Au nom du bien

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    "Gary et moi, on a grandi à Stock, et à Stock, être gay c'est encore un péché. Et pas un petit péché comme jurer, par exemple. En dehors de maltraiter un enfant ou tuer quelqu'un, c'est à peu près ce qu'on peut faire de pire. Toute ma vie j'ai entendu ça, et mon cul de païenne a même pas fréquenté les bancs de l'église."

    Richard Weatherford est le pasteur d'une petite ville de l'Arkansas, père de cinq enfants et mari irréprochable. Il a des convictions inébranlables qu'il s'efforce de communiquer à ses ouailles. Nous sommes au coeur de l'Amérique trumpienne, détenant la vérité et exigeant une morale sans faille, pas loin du fonctionnement d'une secte. Ça, c'est le côté face.

    Côté pile c'est moins brillant. Le pasteur s'est fourré dans une situation catastrophique en cédant à ses pulsions homosexuelles avec le jeune Gary. Le dit Gary lui réclame maintenant 30 000 dollars, faute de quoi il le dénoncera publiquement. Frère Richard a 48 heures pour les trouver.

    Prêt à tout pour sauver sa réputation, sa famille, sa place et son honneur nous voyons le pasteur s'abîmer dans une suite de décisions catastrophiques qui vont coûter cher à quelques membres de la communauté. C'est cruel, hypocrite, sans aucun scrupule.

    Je n'ai pas de chance avec les pasteurs dans mes lectures récentes (ici) et je dois dire que celui-ci pulvérise des records dans le chapitre reniements, manque de foi, faillite morale et j'en passe. L'action se passe sur les deux jours des fêtes de Pâques où le pasteur doit mener à la fois les préparatifs habituels et chercher désespérément l'argent, tout en jouant la comédie à sa femme.

    L'histoire est racontée par plusieurs protagonistes, nous passons de l'un à l'autre, ce qui permet de saisir la montée en tension et les raisons de chacun. Dans cet imbroglio, la lutte sans merci du pasteur pour l'interdiction d'alcool dans la ville a son importance.

    Tout en reconnaissant la force de la dénonciation, je ne me suis pas sentie très à l'aise dans ce roman ou la noirceur domine. J'ai espéré une lueur d'espoir du côté de l'épouse du pasteur. Hélas, c'était juste une illusion, l'hypocrisie et le cynisme sont bien partagés dans le couple. En comparaison, j'ai fini par trouver presque sympathique le jeune couple de maîtres chanteurs à la base de l'histoire.

    Si la charge contre certains mouvements religieux est parfaitement réussie, c'est une lecture qui tombait peut-être à un mauvais moment pour moi.

    L'avis de Kathel Luocine

    Jake Hinkson - Au nom du bien - 336 pages
    Traduit de l'américain par Sophie Aslanides 
    Gallmeister - 2020

  • Les gens des collines

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    "Elle hocha la tête et lui serra  la main. Habituée depuis longtemps aux manières des hommes, elle maintenait un régime d'exercice quotidien pour renforcer sa poigne. Sans surprise, Knox se mit immédiatement à lui pressurer la main pour démontrer sa virilité. Linda riposta en serrant plus fort, sentant la tension des muscles bandés de son avant-bras. Il relâcha sa main comme un chien qui roule sur le dos pour montrer son ventre et elle sut qu'il lui en voudrait toute sa vie."

    Linda vient d'être nommée shérif d'une petite ville du Kentucky. Peinant encore à se faire respecter à ce poste en tant que femme, elle sait qu'il ne faut pas qu'elle traîne à élucider le meurtre d'une jeune femme que tout le monde aimait.

    Pour l'aider, elle fait appel à son frère, tout juste rentré au pays après des mois d'absence. Mick est enquêteur au sein de l'armée depuis des années, il est rompu aux techniques d'interrogatoires. Il a connu l'Irak, l'Afghanistan, la Syrie et dans ce coin de terre où les généalogies familiales sont importantes, sa présence sera acceptée, ou du moins tolérée.

    Il est officieusement l'adjoint de sa soeur, n'en déplaise au jeunot du FBI qui est dépêché sur les lieux pour mettre des bâtons dans les roues de Linda par le potentat local.

    Si Mick est revenu au pays, c'est parce que son mariage avec Peggy bat de l'aile. A force de l'attendre des mois durant et de le voir repartir longtemps, leur union s'est effritée et il se peut même qu'elle soit terminée, ce qui conduit Mick dans un premier temps à se saoûler copieusement dans la cabane de son grand-père.

    Si l'enquête en elle-même n'a rien d'exceptionnel, j'ai beaucoup aimé l'ambiance du roman, avec ces gens taiseux, qui ne sortent de leurs maisons qu'avec une arme, ont l'habitude de faire justice entre eux et cachent farouchement des secrets bien enfouis.

    Mick progresse entre l'enquête et ses problèmes avec Peggy, c'est un personnage attachant, conscient de ses lacunes et de ses forces, contraint de faire un bilan de la vie qu'il a menée jusqu'ici. Sa relation avec sa soeur Linda est tantôt tendue, tantôt pleine de tendresse bourrue.

    La présence de la nature apporte une touche de poésie à la vie rude de ce coin des Appalaches.

    Il semblerait que ce soit le premier volet d'une trilogie avec Mick. Je m'en réjouis.

    Chris Offutt - Les gens des collines - 240 pages
    Traduit de l'américain par Anatole Pons-Remaux
    Gallmeister - 2022

  • Une fenêtre sur l'Hudson

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    "De nouveau, elle eut du mal à concilier la réalité avec le souvenir qu'elle gardait d'Isaac. Depuis un an, chaque fois qu'elle avait un problème avec Benjamin, elle se disait : "Isaac n'aurait pas fait ça" ou "Isaac n'était pas comme ça". En tant que figure du passé, il était extrêmement coopératif. Mais aujourd'hui, alors qu'il se tenait à quelques mètres d'elle, Nora ne se remémorait que trop bien tous ces moments où il avait refusé de se plier à ses désirs, où ils ne s'étaient pas compris."

    Nora, jeune romancière prometteuse est dans un creux de vague. L'inspiration la quitte, elle n'écrit plus que des textes publicitaires ou autre travail utilitaire. Sa vie avec Benjamin ne la satisfait pas et elle pense de plus en plus à Isaac qu'elle a quitté cinq ans auparavant, lui prêtant toutes les qualités.

    Si Nora a perdu l'inspiration, c'est qu'elle s'interdit d'écrire sur ses proches depuis qu'elle s'est fâchée avec plusieurs d'entre eux. C'est une jeune femme sympathique, soucieuse d'autrui, empathique, qui aime sincèrement les autres, mais quand elle prend la plume, elle devient horrible, dévoilant leurs pires défauts et leurs faiblesses. C'est plus fort qu'elle, c'est là qu'elle déploie tout son talent et qu'elle a du succès.

    Un soir de déprime, elle contacte Isaac, désireuse de le revoir et de vérifier s'il est bien tel que dans son souvenir. De son côté Isaac, ne veut pas lui avouer qu'il n'a plus rien du jeune homme idéaliste qu'elle a connu, persuadé qu'il serait l'un des meilleurs photographes de son époque. Après un petit succès d'estime qui a fait pschitt, Il a accepté un travail de bureau, et en fait, il n'a même plus plaisir à photographier. Il se contente de soutenir de plus jeunes que lui, notamment Renée, qui le surpasse.

    Isaac est resté subjugué par Nora qu'il considère comme la femme de sa vie. Nora retombe amoureuse de lui, se condamnant du même coup à ne pas reprendre l'écriture. Isaac ne supporterait probablement pas d'être mis en pièces dans une nouvelle.

    Sur cette trame légère, le roman s'avère plus profond qu'il n'y paraît. Ce qui ne m'étonne pas de l'auteur de "La vie selon Florence Gordon". Les personnages sont attachants, bien décrits, avec humour. La deuxième moitié devient plus grave avec la tante de Nora, Billie, qui a eu une grande importance dans sa vie. Billie est très malade et Nora décide de l'accompagner jusqu'au bout.

    Nora est parfois exaspérante dans ses valses-hésitation entre l'absolue nécessité d'écrire et la certitude de blesser quelqu'un, mais c'est difficile de lui en vouloir, tant elle est capable aussi de générosité, de dévouement et d'amour.

    Nora a-t'elle eu raison de revoir Isaac ? Pourra-t'elle malgré tout se remettre à écrire ? J'ai oublié de préciser que tout ceci se déroule à New-York.

    Une lecture-détente tout-à-fait honorable.

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    Brian Morton - Une fenêtre sur l'Hudson - 313 pages
    Traduit de l'américain par Isabelle Maillet
    10/18 - 2008