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Littérature américaine - Page 2

  • Plus bas dans la vallée

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    "Ils arrivèrent à l'aube, le sol crépitant sous le piétinement des sabots, dans le raffut des poules qui battaient des ailes et gloussaient. Puis des voix, l'une d'entre elles criant de mettre pied à terre. Les feuilles de maïs crissèrent lorsque Rebecca quitta la paillasse, s'empressant d'enfiler et de serrer son manteau en drap par-dessus sa chemise de nuit. Elle réveilla les enfants. Alors qu'ils frottaient leurs yeux emplis de questions, elle leur chuchota de se glisser sous le lit et de ne pas bouger. Le menton d'Hannah tremblota, mais elle acquiesça d'un signe de tête. Ezra, de trois ans son aîné, prit sa soeur par la main au moment où ils se levaient. Il l'aida à se faufiler en-dessous et l'y suivit".

    Si je n'ai pas lu ce recueil de sept nouvelles plus tôt, c'est que je savais que la plus longue reprenait le personnage de l'horrible Serena, déjà personnage central d'un roman.

    Pas pressée du tout de la retrouver, j'ai d'abord commencé par les nouvelles suivantes qui se déroulent dans la région des Appalaches, chère à l'auteur.

    Ma préférée "les voisins" met en scène une jeune femme, seule avec deux enfants, dans une ferme isolée. C'est la fin de la guerre de sécession, des bandes désorganisées pillent et tuent. Son sort semble scellé lorsqu'un retournement inattendu survient, changeant radicalement la donne.

    Dans une autre nouvelle, c'est encore une jeune femme qui ne supporte pas qu'un pêcheur lourd et indifférent à la loi la nargue et l'écrase avec un parfait mépris. Il aurait dû se méfier davantage de cette jeunette inexpérimentée.

    Il est ailleurs question d'un pasteur qui va accepter de baptiser un homme contre son gré et ne s'opposera pas vraiment à la suite des évènements. On peut le comprendre.

    L'ensemble des nouvelles est noir, assez cruel, mais tellement bien raconté, c'est toujours un régal de retrouver l'écriture de Ron Rash.

    Mais n'oublions pas Serena, de retour du Mexique avec son exécuteur des basses oeuvres, Galloway et la mère de celui-ci, une sorte de sorcière à qui rien n'échappe et qui surveille tout le monde de son oeil perçant. Serena se déplace toujours à cheval avec un aigle qui lui ramène les serpents qu'il attrape.

    Serena s'est engagée à déboiser une parcelle qui lui reste dans un délai intenable. Personne n'y croit, sauf ceux qui ont déjà travaillé pour elle. Ils savent qu'ils vont souffrir et mourir pour certains.

    Si je me serais bien passée de revoir Serena, j'ai retrouvé avec plaisir le choeur des bûcherons qui observent de loin les manigances de Galloway. Ils supputent les chances des uns et des autres et savent qu'ils n'ont d'autre choix que de trimer comme des bêtes. Le massacre de la forêt préfigure les problèmes écologiques que nous rencontrons aujourd'hui. Le pillage commençait, organisé par des individus cupides, sans aucun scrupule. Entre chaque chapitre, un intermède égrène le nombre d'espèces animales obligées de quitter les lieux les unes après les autres.

    La chute de la nouvelle ne m'a pas complètement satisfaite et quelque chose me dit que Serena ressurgira un jour.

    Ron Rash excelle dans le domaine de la nouvelle et j'espère lire un jour d'autres recueils de cette trempe.

    L'avis de Athalie Kathel

    Participation au challenge Bonnes nouvelles chez Je lis je blogue

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    Ron Rash - Plus bas dans la vallée - 272 pages
    Traduit de l'anglais par Isabelle Reinharez
    Folio - 2024

  • Les deux visages du monde

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    "Chacun faisait son deuil comme il le pouvait, seul le temps était le dénominateur commun. Il fallait apprendre à accepter la seconde pour survivre à la minute, à l'heure, à la journée. Il n'y avait pas de bonne ou de mauvaise façon et rien ne garantissait qu'on guérisse un jour. Il fallait laisser le temps au temps et apprendre à faire avec,  car une telle perte était une condamnation à perpétuité et pour l'heure tout était encore trop frais et fragile. Dayna en sentait tout le poids, mais elle avait encore à en prendre la vraie mesure".

    Après Ron Rash, nous restons dans les Appalaches, précisément la petite ville de Sylva, en Caroline du Nord, avec le dernier roman de David Joy, auteur que je découvre.

    Même population de petites gens et nocivité d'une société minée par le racisme, le silence sur les traumatismes passés, la position dominante des hommes blancs, chacun se tenant à sa place sans même y réfléchir.

    Dans cette ambiance verrouillée débarque Toya, la petite-fille de Vess. Jeune artiste afro-américaine talentueuse, elle brûle d'envoyer valser les faux-semblants et de mettre chacun devant un passé d'esclavagisme qui pèse encore lourd.

    Elle voudrait également comprendre d'où elle vient. Sa mère, Dayna, a fui ce milieu étouffant pour aller s'installer en ville dès qu'elle a pu. Elle attend beaucoup de Vess, l'ancienne, garante de la transmission familiale.

    Les valeurs des confédérés imprègnent encore une partie de la population. Si le Ku-Klux-Klan ne défile plus ouvertement dans les rues, il est toujours là, en sourdine.

    C'est une statue, symbole de la ville, qui va mettre le feu aux poudres. Toya l'a recouverte de sang, y voyant le symbole des violences racistes, ce qui n'est pas le cas de nombre d'habitants blancs. Dès lors les passions se déchaînent jusqu'au crime.

    Par ailleurs, un membre supposé du Klan est arrivé en ville ; le shérif, Coggins l'a à l'oeil, surtout après le tabassage d'un de ses adjoints, Ernie. Les deux intrigues vont se dérouler parallèlement, sans que nous sachions si elles sont liées.

    L'auteur prend son temps pour installer les personnages et le contexte. Tout le monde se connaît dans cette petite ville. Certains remettent en cause de vieilles amitiés, vont accepter de bousculer ce qu'ils croyaient acquis. D'autres ne veulent entendre parler de rien et vont se laisser emporter par la rage.

    Un retournement final m'a déroutée, je ne l'avais pas deviné et je crois que je ne voulais pas l'envisager. Il est un peu expédié et pas assez étayé, ce qui n'enlève rien à l'intérêt général du roman.

    Les personnages féminins sont forts dans cette histoire. Le plus intéressant à mes yeux est Vess, la grand-mère, pilier central de la famille, mais si pleine de douleurs. Ses conversations avec Toya la font peu à peu changer de regard sur ce qu'elle a vécu. Plus tard, elle reprendra des échanges encore plus douloureux avec sa fille Dayna.

    Une autre femme, Leah, l'enquêtrice, fera elle aussi un chemin difficile, brisant tout ce à quoi elle croyait jusqu'à présent.

    Un roman noir dense, complexe et un auteur dont je vais lire maintenant les romans précédents.

    David Joy - Les deux visages du monde - 432 pages
    Traduit de l'anglais (Amérique) par Jean-Yves Cotté
    Sonatine - 2024

  • Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques

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    "Il rit, son piège se referme. "Rien d'autre que six ans pour coups et blessures envers un représentant des forces de l'ordre". Il me fixe d'un regard noir, avec la confiance d'un homme qui sait que le système tout entier est de son côté, un homme qui vient de me pousser à le supplier pour le compte de mon client. Je fais comme si je me sentais humilié. Parfois mieux vaut laisser s'amuser les idiots".

    Justin Sykes est avocat commis d'office. ll a connu des temps plus brillants, dans un cabinet prestigieux, carrière ascendante assurée, rémunération à la hauteur, mais il a joué les lanceurs d'alerte et en a payé le prix. Il sait qu'il ne peut maintenant que végéter dans son rôle auprès des laissés pour compte en tous genres.

    Il est assez surpris lorsqu'un truand en prison lui propose un deal. Il va donner des conseils une fois par semaine à des stripteaseuses, dans un club privé, pendant une heure. Il encaissera 1000 dollars, passera obligatoirement une nuit au motel d'en face et repartira le matin, sans poser de questions.

    Apparemment rien d'illégal et il a besoin de cet argent, il ne roule pas sur l'or. Par ailleurs il en a assez des discussions de marchands de tapis pour négocier des peines auprès d'un procureur-adjoint idiot, lequel s'est mis en tête de se faire élire comme procureur, tout comme son père avant lui. Il sent que c'est louche, mais accepte quand même la proposition.

    Quand l'auteur se focalise sur un milieu, on peut compter sur lui pour le dézinguer avec une bonne dose de cynisme et beaucoup de drôlerie. C'est encore le cas ici, où le système judiciaire américain est sur la sellette, avec ses marchandages, ses coups fourrés, sa mauvaise foi. Une comédie bien rodée.

    Evidemment gagner 1000 dollars aussi facilement a quelques contreparties que Justin découvrira au fur et à mesure. Pris en tenaille entre des trafiquants et le procureur-adjoint pas si idiot que cela, il aura fort à faire pour se sortir d'un très mauvais pas.

    Pas sûr que la morale soit sauve à la fin du roman, mais j'ai passé un bon moment, même si j'ai trouvé l'histoire un peu plus superficielle que mes lectures précédentes. Je m'attendais à plus de mordant.

    Cette lecture me permet de participer au challenge "Monde ouvrier et Mondes du travail" chez Ingannmic

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    L'avis d'Anne et Alex

    Sur le blog : Les tribulations d'un précaire - Arrêtez-moi là

    Iain Levison - Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques - 240 pages
    Traduit de l'anglais par Emmanuelle Aronson et Philippe Aronson
    Editions Liana Levi - 2024

  • Orange amère

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    "Autrefois Teresa avait vu en son mari l'homme le plus séduisant du monde, alors qu'en réalité il ressemblait à une de ces gargouilles perchées sur une corniche au sommet de Notre-Dame, destinées à effrayer le diable et à le chasser. Elle garda cette pensée pour elle, mais il était clair qu'elle était inscrite sur son visage, car Bert changea de ton."

    Voilà un bon roman américain comme je les aime, une histoire familiale un peu compliquée, mais si bien racontée, avec des personnages finement décrits au fil des années.

    Le premier chapitre consacré au baptême d'une petite Franny ne présage pas de la suite du roman. Nous y voyons Bert Cousins qui s'incruste à ce baptême sans y avoir été invité, juste pour fuir son foyer où il laisse sa femme, Teresa, se débrouiller avec leurs trois enfants, plus un quatrième en route.

    Nous sommes dans un milieu de flics et de juristes, tout le monde se connaît plus ou moins, Bert est accueilli en voisin par Fix, le maître de maison et sa femme, Beverly, une beauté resplendissante.

    Chapitre suivant, nous retrouvons Franny, largement adulte, au chevet de son père, Fix, l'accompagnant dans une séance de chimio. Que s'est-il passé entre-temps ? Nous allons l'apprendre petit à petit et dans un désordre chronologique, chaque chapitre nous ramenant à un autre personnage ou une autre époque.

    Je vous rassure, on s'y retrouve très bien. J'ai juste fait un pense-bête au départ pour ne pas me perdre dans les personnages.

    Après le baptême, les couples se sont recomposés, Bert a quitté Teresa pour Beverly, laissant Fix avec ses deux filles. Les uns sont en Virginie, les autres en Californie, les six enfants ne se retrouvent ensemble qu'aux vacances scolaires.

    On retrouve ici toutes les difficultés liées aux familles recomposées, les blessures accumulées, les accommodements, les conflits de loyauté. On devine assez vite qu'un drame est survenu, qui a bouleversé durablement la vie de chacun. Et encore plus lorsqu'un livre paraîtra sur l'histoire de la famille, remuant douloureusement le passé.

    Le rythme est lent, ce qui n'est pas un défaut, il permet de s'attacher longuement à chaque narrateur, d'en retrouver certains longtemps après, transformés par les années, quelquefois apaisés.

    C'est une histoire qui se savoure patiemment et qui m'a manqué lorsque la dernière page a été tournée.

    "Elle était tellement épuisée qu'elle se disait qu'elle avait de la chance de réussir à aller jusqu'à la salle de bains et à la cuisine pour aller prendre un verre d'eau, avant de rejoindre son lit. Elle avait quatre-vingt-deux ans. Elle imaginait que ses enfants risqueraient d'utiliser cette douleur précise à l'estomac pour décider qu'elle ne pourrait plus vivre seule chez elle et qu'elle devrait déménager dans un établissement médicalisé quelque part là-haut, au nord, près de chez Albie. Elle ne pouvait pas s'installer chez Jeannette, les gens s'installent à Brooklyn pour tomber amoureux, écrire des romans, avoir des enfants, pas pour vieillir, et elle ne pouvait pas s'installer chez Holly, même si mourir au centre zen pourrait apporter des avantages spirituels."

    L'avis de Antigone Ingannmic Kathel Keisha

    De la même autrice "Dans la course"

    Ann Patchett - Orange amère - 416 pages
    Traduit par Hélène Frappat
    Babel - 2021

     

     

  • Quatre saisons à Mohawk

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    "Au Grill, je faisais quasiment partie des meubles, on ne faisait pas attention à moi et c'était à mon avantage. J'étais à la fois invisible et doué d'ubiquité pour les clients de la fin de l'après-midi, qui ne mâchaient pas toujours leurs mots devant moi. Il fallait vraiment qu'ils crient "merde", "chier", "con", pour se rappeler ma présence. Et ils étaient du genre à jurer d'abord, et à regarder ensuite. Alors ils plaisantaient : "T'as rien entendu, Ptit Sam, hein ?" Peu se souvenaient de mon nom et, dans ce cas, c'était la version Wussy. Parfois Harry marmonnait que : "Putain, c'est pas un endroit pour un môme, ici." A qui la faute répondait mon père."

    J'en suis à ma dixième lecture de Richard Russo et pas de déception jusqu'à présent, même si ce roman-ci m'a un peu pesé à cause de la tristesse qui le domine.

    Nous retrouvons un univers familier, celui des laissés-pour-compte d'une petite ville américaine imaginaire, Mohawk dont la prospérité est derrière elle. L'histoire est racontée par Ned, surnommé "Ptit Sam" un gamin balloté entre un père et une mère aussi défaillants l'un que l'autre, chacun à leur manière.

    Ils l'aiment leur fils, mais les circonstances de la vie les laissent sur le côté, incapables d'affronter leurs responsabilités comme ils le devraient.

    Au retour de la guerre, la mère n'a pas retrouvé l'homme qu'elle avait aimé. Il a changé et s'adonne à l'alcool et au jeu. De fil en aiguille elle demande le divorce, que Sam refuse de lui accorder, la harcelant et la menaçant, allant jusqu'à casser la figure à son avocat.

    Ned et sa mère vivent dans l'angoisse du surgissement du père à tout moment pendant des années. Rien n'est vraiment expliqué à Ned, qui se fait une idée de ce qui se passe dans un certain brouillard. Il voit sa mère dépérir de mois en mois. Jusqu'au moment où elle sombrera dans une profonde dépression et sera hospitalisée pour longtemps.

    Par la force des choses, Ned est récupéré par son père. Sa vie va changer du tout au tout. Plus de règles, un appartement précaire, la solitude des soirées, en sachant Sam dans un des bars de la ville, en compagnie de copains plus folkloriques et infréquentables les uns que les autres.

    Les saisons passent, Ned se débrouille comme il peut avec ce père atypique, qui peut disparaître du jour au lendemain sans donner de nouvelles. Le gamin grandit, se forge une carapace, fait pas mal de bêtises.

    J'ai tracé seulement les grandes lignes du roman, qui est foisonnant, plein de personnages hauts en couleurs, truffés d'évènements tragi-comiques relatés par le menu et c'est là que l'auteur nous piège et nous fait tourner les pages avec gourmandise. J'ai évoqué la tristesse, mais il y aussi un humour vache permanent qui fait mouche et allège le reste.

    Le coeur du roman est la relation difficile père-fils. Ned ne mâche pas ses mots vis-à-vis de son père, mais on sent au fil du temps la tendresse mutuelle, même s'ils ne peuvent le reconnaître ni l'un ni l'autre.

    Ma découverte de l'auteur va se poursuivre, j'ai encore quelques titres devant moi.

    L'avis de Keisha

    Richard Russo - Quatre saisons à Mohawk - 602 pages
    Traduit par Jean-Luc Piningre
    10/18 - 2007

  • Incandescences

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    "Sa grand-tante était née sur cette terre-là, y avait vécu huit décennies, et la connaissait aussi bien qu'elle connaissait son mari et ses enfants. Voilà ce qu'elle avait toujours soutenu, et elle était capable de vous annoncer à la semaine près quand la première feuille de cornouiller illuminerait la crête, la première mûre serait assez noire et ronde pour être cueillie. Puis son esprit s'était égaré en un lieu où elle n'avait pu le suivre, emportant avec lui tous les gens de son entourage, leurs noms et les liens qui les unissaient, s'ils vivaient encore ou s'ils étaient morts. Mais son corps s'était attardé, dépouillé d'un être intime, aussi vide qu'une carapace de cigale".

    Je n'avais pas lu l'auteur depuis trop longtemps et j'ai profité du challenge "Bonnes nouvelles" pour renouer avec lui.

    J'ai retrouvé dans ses douze nouvelles tout ce qui m'a plu dans les romans. Le style est puissant, les personnages marquants. Les histoires se déroulent dans les Appalaches, de la guerre de Sécession à nos jours. Il y est  beaucoup question de misère, de conditions de vie dégradées, d'addictions diverses.

    La nouvelle qui m'a le plus touchée est sans conteste "l'envol", l'histoire d'un pauvre gosse, qui découvre par hasard un avion qui s'est crasché et qui s'invente toute une histoire en montant à bord. Son imagination est débordante et lui fait oublier ses parents, tous deux accros aux méthamphétamines. A part la drogue et la manière de s'en procurer, rien ne compte plus vraiment pour eux. La fin de cette nouvelle fend le coeur.

    Il y a aussi "les temps difficiles", autre exemple de pauvreté. Des oeufs disparaissent d'un poulailler. Un vieux couple se dispute autour de ces disparitions, jusqu'au jour où l'homme comprend se qui se passe vraiment.

    Dans une autre nouvelle, une jeune femme enceinte va devoir faire face à un soldat du camp adverse. Elle est seule, elle sait ce qu'il veut et elle va faire face avec sang-froid.

    Ailleurs, ce sont des tombes de soldats confédérés qui sont fouillées. S'ils ont gardé leur ceinture, les boucles se négocient assez cher.

    Les personnages sont souvent confrontés à une certaine solitude, isolés géographiquement, habitués à se débrouiller avec peu de moyens. Pourtant, des gestes d'humanité surgissent, une solidarité de voisinage aussi.

    Ces douze nouvelles nous font toucher du doigt l'éventail des réactions humaines dans des situations d'extrême dénuement, dans un monde rural encore imprégné de vieilles croyances. Tout le talent de l'auteur est de nous faire aimer les personnages, même les moins recommandables parfois.

    Une excellente lecture.

    L'avis de Ingannmic Kathel Sandrion

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    Ron Rash - Incandescences - 208 pages
    Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez
    Seuil - 2015

  • En ces temps de tempête

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    "Je ne suis pas en train de me décomposer, papa. Je suis juste furieuse que tu aies mis une semaine entière à me rappeler. Et s'il te plaît, cesse de te comporter comme si mon mari était une espèce de manager qui est censé me protéger de la réalité quand elle déconne".

    N'ayant jamais été déçue par un roman de Julia Glass, je n'ai pas hésité lorsque j'ai vu sa dernière parution. Roman choral, comme d'habitude, ce sont huit personnages différents qui prennent la parole à tour de rôle, nous permettant de creuser profondément leur personnalité et les relations qui les unissent les uns et les autres.

    L'histoire se déroule dans une petite ville du Massachussetts, Vigil Harbour, dans un futur proche, une poignée de décennies peut-être. Le dérèglement climatique s'est accentué, les catastrophes se sont faites de plus en plus dramatiques, tremblements de terre, tempêtes, virus mortel, etc .. Ont suivi des attentats, à New-York notamment, rendant le quotidien anxiogène et incertain.

    Curieusement, Vigil Harbour paraît à l'abri de cette ambiance délétère, en tout cas pour le moment et une petite communauté privilégiée essaie d'y vivre encore en bonne intelligence, et veut croire à un avenir supportable.

    Le premier narrateur, Brecht, jeune adulte, a survécu à un attentat à New-York, où il était étudiant. Traumatisé, il est revenu chez sa mère, Miriam, à Vigil Harbour et a abandonné ses études. Il a pour seule compagnie son copain, Noam. Son père est mort d'un virus (covid ?) lorsqu'il avait huit ans. Son beau-père, Austin, architecte, lui procure un travail chez Célestino, immigré de longue date, qui créé et entretient des jardins.

    Dans cet endroit relativement préservé vont surgir deux personnages inattendus, poursuivant chacun des buts cachés. Ils vont apporter le trouble avec eux, provoquant des réactions en chaîne aux conséquences imprévisibles.

    Je ne vais pas en raconter davantage, c'est une histoire fouillée dans laquelle il faut entrer progressivement. L'autrice excelle dans la description des personnages et des interractions entre chacun d'entre eux. C'est finement observé et peu à peu les liens se font avec subtilité.

    Les révélations arrivent, jusqu'à une dernière partie assez tendue, avec un suspense qui monte. Les changements liés au bouleversement climatique imprègnent toute l'histoire, soulevant des questionnements fondamentaux.

    La part belle est faite aux personnages, deux couples explosent entraînant des recompositions surprenantes ; j'ai particulièrement aimé, Margo, ancienne professeur de Brecht, qui encaisse le départ de son conjoint avec une autre en épaulant vigoureusement l'autre mari quitté qui se laisse couler. L'avenir montrera qu'elle sait faire face à pire que cela.

    "Si je détaillais, je dirais ceci : je suis sur une île dont la côte est menacée. Il y a des gardes, des flics, des rangers et toutes sortes de gens en uniforme qui surveillent, il y a des bassins écrêteurs là où il y avait autrefois des terrains de basket, il y a des périodes estivales où les températures atteignent 38° cinq jours d'affilée, et on est peut-être menacés de tempêtes, de bombes, de contagion, de pandémies et de pagaille, mais je vais bien. Je fais travailler mon esprit, je fais travailler mon corps. Je mange - parfois très bien".

    L'avis de Cuné et Sandrine

    Avec ce titre, je participe aux deux challenges qui ont remplacé "le pavé de l'été" de Brize.

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    Chez Sibylline

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    ta d loi du cine (chez Dasola)

    Julia Glass - En ces temps de tempête - 608 pages
    Traduit de l'américain par Sophie Aslanides
    Editions Gallmeister - 2023

  • La bibliothèque des livres brûlés

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    "Althea n'était pas une femme simpliste, quoi qu'en pensent les Berlinois. Elle préférait seulement le sanctuaire des livres à la dure réalité. Pour le meilleur ou pour le pire, les histoires fictives lui permettaient de porter des oeillères, de côtoyer des personnages, même s'ils étaient inventés, sans avoir à se dévoiler, à se sentir vulnérable. Lorsqu'elle avait six, neuf, treize ans, les livres lui avaient offert un refuge, un lieu rassurant, une meilleure amie qui n'existait pas dans la vie réelle, et parfois même une volonté de revanche sur ses ennemis qu'elle ne mettrait jamais à exécution, mais auquel il était plaisant de réfléchir".

    Ce roman a pour fil conducteur le rôle et la défense des livres en des temps difficiles. Il met en scène trois femmes à trois époques différentes. Leur trajectoire personnelle finira bien sûr par se croiser.

    Berlin, 1933 : nous suivons Althea, jeune autrice américaine auréolée d'un premier roman à succès, invitée par Joseph Gobbels, dans le cadre d'un échange culturel organisé par le nouveau pouvoir nazi. Si, au début de son séjour, elle est séduite par le dynamisme de la ville et l'accueil qui lui est réservé par les cercles cultivés du parti, elle ouvrira les yeux sur la nature réelle des nazis en assistant au grand autodafé de tous les livres jugés contraires au nationalisme allemand.

    Paris, 1936 : Hannah, juive allemande est réfugiée à Paris et travaille à la bibliothèque des livres brûlés, lieu discret qui s'efforce de réunir les livres voués à la destruction dans son pays. Elle y participait à un mouvement d'opposition et est hantée par une trahison qui  a entraîné la mort d'un proche.

    New-York, 1944 : Vivian, bibliothécaire, travaille pour une association qui envoie des livres aux soldats sur le front. Elle est en conflit ouvert avec un sénateur qui veut censurer certains livres et se battra avec acharnement pour empêcher son action.

    Voilà pour le thème principal, certainement bien documenté par rapport aux faits réels. Mais nous sommes ici dans un roman et la vie sentimentale des jeunes femmes prend le pas sur le reste, ce qui m'a moins intéressée.

    Chacune à leur manière, elles ont des relations assez compliquées et même parfois des réactions de midinettes un peu surprenantes, même si l'on considère l'époque, alors qu'elles font preuve d'un grand courage par ailleurs.

    Les chapitres alternent entre les trois femmes et j'ai mis du temps à m'y retrouver, ce n'était pas toujours très clair.

    Je ressors de cette lecture assez mitigée. L'intérêt historique est là, mais je constate une fois de plus que sur ce genre de sujet je préfère les documents. Et là, le coté romanesque prend un peu trop le dessus à mon goût. Ce n'est que mon avis personnel et c'est tout de même une lecture à tenter.

    Merci à Masse Critique et aux Editions HarperCollins

    Brianna Labuskes - La bibliothèque des livres brûlés - 336 pages
    Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carole Delporte
    Editions HarperCollins - 2023

  • Le silence des repentis

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    "Un jour elle ne s'en contentera plus, évidemment. Elle voudra non seulement entendre parler du monde mais aussi le voir de ses propres yeux. Connaître son goût, le sentir. En faire l'expérience. Impossible de le lui reprocher. Et elle y aura droit, mais pas tout de suite. Car je ne lui ai pas encore raconté la longue et terrible histoire qui explique notre présence ici, les détails de ce que j'ai dû faire pour la récupérer. Elle n'a pas besoin de savoir, enfin pas encore. Elle a huit ans, elle pense que je suis quelqu'un de bien, et je ne cherche pas à la détromper."

    Un père et sa fille vivent seuls en forêt, cachés, loin de tout, au nord des Appalaches, ravitaillés une fois par an par Jake, propriétaire de la cabane où ils habitent et vieil ami de Cooper. La petite fille, Finch, a huit ans, elle n'a jamais rien connu d'autre. Qu'est-ce qui a pu les amener à une telle situation ?

    Encore un roman survivaliste me direz-vous. Oui, mais autre chose aussi, dû à l'amour infini du père pour sa fille. La mère est morte dans un accident de voiture et Cooper a dû transgresser quelques règles pour éviter qu'on ne lui retire sa fille encore bébé. Il faut dire qu'il y avait quelques raisons de se méfier, mais je ne vous dirai pas lesquelles.

    Ils mènent une vie simple, se débrouillent avec les vivres amenées par Jack. Ils chassent aussi, élèvent des poules, cultivent un potager. La petite a une bibliothèque à sa disposition, laissée par l'ancien propriétaire de la cabane. Elle en sait plus que bien des enfants de son âge. Et surtout elle a une connaissance de la forêt incomparable.

    Cooper est-il tranquille pour autant ? Non, car il a aussi un voisin encombrant, Scotland, qui les observe à la longue-vue et surgit sans bruit lorsqu'on ne l'attend pas. Finch l'accueille avec enthousiasme, mais Cooper s'en méfie comme de la peste. Qu'est-ce qui l'empêche de dénoncer leur présence à la police ? Et qu'est-ce qui l'a poussé à se réfugier en forêt, comme eux ?

    De plus, depuis quelques jours, une jeune femme rôde autour du camp, un appareil photo en bandoulière. Elle représente un danger trop grand, Cooper la surveille de près. Par contre Finch est excitée par la présence d'une femme. Elle aimerait en faire une amie.

    Dans le même temps, Jake ne vient pas au rendez-vous annuel du ravitaillement, ce qui pose un problème majeur et angoissant.

    L'histoire est racontée par Cooper, qui ressasse ce qui lui est arrivé, ses missions en Afghanistan lorsqu'il était militaire, le poids qui pèse sur sa conscience depuis cette époque, les attaques de panique depuis son retour. Il pense souvent à sa femme dont il était si amoureux et de la vie qu'ils auraient pu avoir tous les trois.

    C'est une lecture sous tension, on sent dès le départ que ça va mal tourner. Les ficelles sont un peu grosses, la fin un peu trop facile, mais j'ai marché, les personnages sont attachants, Cooper le premier, malgré les casseroles qu'il traîne. Et comment ne pas être attendrie devant le mal qu'il se donne pour élever Finch correctement, avec des valeurs.

    Une lecture distrayante, mais plus prenante que je ne l'aurai pensé au départ, sur fond de traumatismes de guerre et d'amour paternel.

    L'avis de Krol

    Kimi Cunningham Grant - Le silence des repentis - 336 pages
    Traduit de l'anglais par Alice Delarbre
    10/18 - 2023

  • La rivière

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    "Ils firent un feu près du canoë, sur les galets de la plage. Une fois de plus, ils emmitouflèrent la femme dans les sacs de couchage et utilisèrent des pierres pour la réchauffer. Ils lui surélevèrent les jambes et quand elle remua, ils lui firent avaler de l'eau chaude sucrée. Elle était entre la vie et la mort ; voilà ce que Wynn pensait. Si elle survivait aux prochains jours ce serait ... quoi ? Un miracle ? Non, mais le pronostic n'était pas bon. Les prochains jours allaient être critiques. Elle avait besoin de liquide et de calories, et surtout, elle avait besoin de se reposer. C'était ça, le dilemne."

    J'ai enfin découvert l'auteur tant encensé par quelques blogueuses de ma connaissance. J'ai choisi "la rivière" un peu au hasard. Au début j'ai crains un peu une redite du "lac de nulle part" de Pete Fromm (les portages !) mais c'est très différent.

    La première partie du livre est assez lente, nous prenons le temps de faire connaissance avec les personnages principaux, deux jeunes hommes à l'amitié indéfectible, du moins le croient-ils au départ.

    Wynn et Jack sont partis bien préparés, bien équipés pour une descente en canoë sur le fleuve Maskwa jusqu'à la baie d'Hudson. Ils ont l'habitude de ce genre de virée ensemble et sont bien rôdés, prêts à toute éventualité. Vraiment ? La suite va nous le dire.

    Le rythme est lent, assez contemplatif face à une nature à la fois grandiose et inquiétante.

    Dès le début, ils repèrent un feu au loin, sans s'inquiéter davantage, ils se sentent assez forts pour le distancer et gérer la situation. L'auteur est doué pour décrire la nature, les éléments, la vivacité de l'eau, les obstacles à contourner, le plaisir d'être loin de tout et de profiter de chaque instant qui passe.

    Néanmoins, j'ai commencé à trouver le temps long et à me demander si j'allais continuer devant l'absence d'action. Et puis, au milieu du livre, tout s'emballe. L'incendie s'avère plus rapide et dangereux que prévu, et un évènement totalement inattendu va bouleverser le rythme et la donne.

    Je n'en dirai pas plus, si ce n'est que le périple devient très anxiogène, la vie des garçons est désormais en danger et leur amitié n'était peut-être pas aussi solide qu'ils le pensaient. L'un des deux croit en la bonté des hommes, l'autre beaucoup moins et devant les décisions à prendre leurs différences vont éclater au grand jour.

    Si la première partie du livre traîne un peu en longueur, la suite est haletante et ne se lâche plus. Les rebondissements s'enchaînent et il y a des descriptions dantesques du passage d'un incendie où on se demande qui pourra s'en sortir et dans quel état.

    C'est bien écrit, les personnages sont attachants, la nature a une place importante. Globalement, sans être aussi enthousiaste que certaines, j'ai apprécié ma lecture.

    "Ils ne voyaient pas le brasier, aucun panache ne couvrait les étoiles, aucune lueur comme dans les villes ne couronnait les arbres, mais ça empestait la forêt brûlée et le sol calciné, et toute la nuit ils entendirent les battements d'ailes et les pépiements des oiseaux qui passaient au-dessus d'eux."

    L'avis de Sandrine Kathel Luocine

    Peter Heller - La rivière - 304 pages
    Traduit de l'anglais par Céline Leroy
    Actes Sud - 2021