(Article des Inrocks)
Le goût des livres - Page 18
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Bon dimanche
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Le roitelet
Coup de coeur
"Après deux verres de vin je me suis demandé si ma vie allait durer longtemps. C'est une question qui me revient souvent lorsque j'ai peur de perdre mon bonheur. Pendant une minute ou deux j'ai eu peur aussi de cesser d'être aimé, voilà ce qui vous arrive quand vous avez eu une enfance insatiable. Et soudain, je n'ai plus pensé à ces choses-là parce que le chien, en se retournant dans son sommeil, a dégringolé de son monticule. C'était trop drôle de le voir rouler ainsi, comme une grosse pierre dans un éboulis. Ensuite il s'est remis sur ses pattes puis il est venu se blottir contre ma jambe, et pour la cinquième ou sixième fois de la journée j'ai été plus heureux que prévu."
Après "Le jour des corneilles" et "La fabrication de l'aube" je retrouve la magnifique écriture de Jean-François Beauchemin. Ces soixante-trois courts chapitres m'ont tellement touchée que je me demande comment décrire au juste ce que j'ai ressenti.
Je crois que je ne vais pas essayer et m'appuyer sur plus d'extraits que d'habitude. Le coeur du livre est la relation de l'auteur, la soixantaine, avec son frère, schizophrène, un peu plus jeune. Ils habitent le même village et se voient souvent.
SchizophrénieSchizophrénschizophrène"Hier soir, tandis qu'il marchait à mes côtés dans la campagne, mon frère, comme devinant ma pensée, m'a dit ces choses troublantes "On dirait que Dieu, après avoir visité ma vie, en est reparti en éteignant la lumière. C'est en vain que je l'appelle et le prie d'y rétablir l'éclairage". Puis, montrant du doigt les champs environnants : "Regarde un peu ces lucioles. Elles clignotent dans la nuit pour se reconnaître entre elles. Mais moi, je ne suis la lampe de personne".
L'auteur décrit ici sa vie de tous les jours, avec sa femme Livia, son chien et son chat. Il raconte sa manière d'être au monde, ses interrogations, ses observations et son souci constant de son frère. Ce sont les passages les plus poignants, beaux malgré la souffrance et l'impuissance.
"Une heure s'était écoulée lorsqu'à la fin j'ai enroulé mon frère dans la serviette et saisi le peigne pour au moins tenter de donner une forme à cette chevelure insurgée. C'est ce moment qu'il a choisi pour prononcer ces mots déchirants de lucidité : "Je suis un puits sans fond. J'ai beau fouiller en moi, je n'aperçois rien qu'une nuit profonde. Je suis perdu". Et moi, l'écrivain, le spécialiste des mots, je n'ai pas su quoi lui répondre. Le soir tombait. De la forêt toute proche nous parvenaient les premiers hululements d'un hibou".
Son frère travaille dans une jardinerie, il est proche de la nature, des plantes et des oiseaux, d'une sensibilité exacerbée. Ses réflexions sont souvent stupéfiantes d'intelligence. Mais quand surgissent les terribles crises d'angoisse, plus rien ne peut le calmer.
Il y a une grande délicatesse dans ce récit, une tendresse infinie et de la compréhension. Mon exemplaire est hérissé de post-it. C'est un texte à lire et à relire.
"Franchement, j'ignore si tu vivras encore longtemps dans ce corps et avec cet esprit. Chose certaine, une phrase de ta mère t'accompagnera jusqu'au bout. "Réfléchis, mais ne fait pas que réfléchir ; émerveille toi aussi. Emerveille toi, mais ne fais pas que t'émerveiller ; réfléchis aussi". Ça sera la grande affaire de ta vie".
L'avis de Cathulu
Jean-François Beauchemin - Le roitelet - 144 pages
Editions Quebec Amérique - 2023 -
Bon dimanche
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Les exportés
"Je ne sais pas ce que c'est que d'être juif, on ne m'en a jamais rien transmis et cela ne me manque pas.
Ayant grandi en France et en démocratie, nul ne m'a jamais "désignée" malgré moi. En revanche, je comprends en lisant Perec que "je suis étrangère à quelque chose de moi-même" différente non pas des autres, mais "différente des miens". En effet, je ne parle pas la langue que ma mère parlait avec ses parents, je ne partage pas "leurs souvenirs, leur histoire, leur culture, leur espoir". Je n'ai pas le sentiment d'avoir oublié, mais celui de n'avoir jamais pu apprendre".Jusqu'à présent, comme tout le monde, je connaissais Sonia Devillers en tant que journaliste à France-Inter. J'ignorais qu'elle était d'origine roumaine et juive.
J'ai donc découvert son histoire familiale avec ce récit sous forme d'enquête prenante. Je n'ai pas de connaissance particulière sur l'histoire roumaine, j'en connais les grandes lignes, sans plus, je n'avais jamais entendu parler de ce troc de l'Etat roumain, juifs contre bétail et ensuite simplement espèces sonnantes et trébuchantes avec Israël.
Les grands-parents de l'autrice sont issus de milieu bourgeois. Harry et Gabriela n'ont jamais vraiment raconté comment ils avaient traversé la guerre en échappant à la mort. Ils en parlaient comme quelque chose de banal, donnant l'impression de ne pas avoir de ressenti.
Harry et Gabriela ont adhéré rapidement au discours communiste qui promettait qu'il n'y aurait plus de différences entre les hommes, plus de discriminations.
Alors comment se sont-ils retrouvés sur un quai de gare français en 1961, hébétés après un voyage interminable, angoissant et dangereux ?
L'ouverture des archives de la Sécuritate a permis à l'autrice de remettre en pespective ce qui les avaient amenés là. Au coeur de l'histoire, elle trouve un passeur, juif lui-même, Henry Jacober, dont l'action sera déterminante pour nombre de juifs qui veulent quitter la Roumanie. Le pays ayant un besoin énorme d'argent, va négocier leur départ contre du bétail, porcs, poulets, veaux, mais aussi contre des installations ultra-modernes, abattoirs, bâtiments, clefs en main.
C'est un récit assez complexe, avec des détails ahurissants. Sonia Devillers se demande régulièrement jusqu'où ses grands-parents ont été au courant de ce qui se passait, surtout lorsqu'ils avaient une place enviable au parti, après la guerre. Ont-ils fermé les yeux pour garder leur position ou croyaient-ils vraiment à un monde nouveau ?
Le mélange récit familial et grande histoire est bien articulé et se suit facilement. La question de la judéité est centrale, d'autant plus puissante que la famille ne voulait pas en tenir compte elle-même.
L'autrice a dû se construire dans cette famille ou sa mère et sa tante ont été arrachées à leur pays à 16 et 14 ans et en gardent une blessure certaine.
Elle fait un portrait assez sévère de sa grand-mère, consciente de sa valeur et n'ayant jamais digéré son déclassement en France, tout en se démenant pour nourrir et éduquer sa famille.
C'est une lecture que j'ai appréciée, qui amène une pierre de plus malheureusement à ce que l'humain est capable de faire dans le pire. J'ai été un peu parasitée par la perception que j'ai de l'autrice. J'écoute ses émissions et je la trouve régulièrement excessive et de parti-pris, un ton que j'ai parfois retrouvé dans le livre, mais c'est peu de chose au regard de ce qu'elle raconte.
Sur un thème pas très éloigné, un excellent roman "La musique engloutie" de Christian Haller.
Sonia Devillers - Les exportés - 288 pages
Editions Flammarion - 2022 -
Bon dimanche
Crédit photo : Marie-Line Bonneau -
Ör
"Je jette un coup d'oeil au miroir au-dessus de la cheminée. Pas question que je lui dise qu'il y a moins d'une semaine, j'étais debout sur une autre chaise en quête d'un crochet. Celle-ci est branlante et je chancelle comme un funambule. Je porte ma chemise rouge et dessous il y a un nymphéa blanc , et sous le nymphea, un coeur qui bat encore. J'étends les bras, dresse mon torse rouge comme un oiseau qui va prendre son envol. Puis je saute de la chaise pour m'emparer du sac d'ampoules."
Voilà un roman étonnamment réconfortant, alors qu'au départ nous savons que le personnage principal, Jónas, a pour objectif de se suicider, à l'aube de ses cinquante ans.
Sa femme l'a quitté, il vient d'apprendre que sa fille adolescente n'est pas de lui, sa mère a l'esprit qui bat la campagne dans une maison de retraite. Il ne se voit aucun avenir et cherche la meilleure manière de quitter ce monde. Il ne veut pas que ce soit sa fille qui retrouve son corps, alors il cherche un pays où il pourra exécuter son projet, avec un cercueil proprement rapatrié, qui ne traumatisera pas la jeune fille.
Il jette son dévolu sur un pays qui sort tout juste d'une guerre fratricide épouvantable, il pense que ce sera plus facile de mourir là-bas. Il part sans rien dire à personne, avec sa boîte à outils (c'est un bricoleur invétéré).
Il atterrit dans l'hôtel Silence, tout juste réouvert, tenu par un jeune homme et sa soeur, mère d'un petit garçon de 4 ans. Toujours tenaillé par son désir de suicide, il ne peut malgré tout s'empêcher de voir tout ce qui ne fonctionne pas dans cet hôtel, une porte qui ne ferme pas, une lampe qui ne s'allume plus, de l'eau qui ne coule pas. Le voilà ouvrant sa boîte à outils et réparant de droite et de gauche.
Il ne faut pas chercher de la vraisemblance dans les romans de l'autrice, elle se situe ailleurs, mais que ça fait du bien ! Il y a tant de tendresse dans ses personnages, gentiment décalés, drôles et tragiques à la fois. L'imagination ne manque pas, ainsi que la fantaisie, sans occulter les horreurs cotoyées. On en ressort rassérénée, on retrouve confiance dans le genre humain.
Ce que Jónas va découvrir dans ce pays dévasté, c'est que sa vie n'est peut-être pas aussi vaine qu'il le croyait, à l'image du magnifique nymphéa qu'il s'est fait tatouer sur la poitrine avant de partir. Il ouvre les yeux sur ce que d'autres ont vécu de bien plus traumatisant que lui.
Sortant d'une lecture éprouvante, ce roman est tombé à pic pour me remettre d'aplomb. Je me réjouis d'avoir encore quelques titres de l'autrice devant moi.
L'avis de Cathulu ClaudiaLucia Hélène Kathel
Audur Ava Ólafsdóttir - Ör - 208 pages
Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson
Editions Zulma - 2020 -
Bon dimanche
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Oh William !
"Je tiens à le dire tout de suite : j'ai toujours tendance à avoir très peur. Je pense que c'est le résultat de ce qui m'est arrivé pendant ma jeunesse, mais j'ai très facilement la frousse. Par exemple, presque chaque soir, quand le soleil se couche, il m'arrive d'être effrayée. Parfois aussi, je ressens juste de la peur, comme si quelque chose d'horrible allait m'arriver. Même si, la première fois que j'ai rencontré William, j'ignorais cela de moi, tout ça me paraissait ... oh, je suppose que tout ça me ressemblait".
"Oh William" est le troisième roman mettant en scène Lucy Barton, après "Je m'appelle Lucy Barton" et "Tout est possible" (lus, mais pas de billets).
Le temps a passé, rappelons que Lucy Barton est une écrivaine reconnue, qu'elle a été mariée vingt ans à William, dont elle a eu deux filles, et qu'elle a fini par divorcer. Elle s'est remariée à David, qui est décédé récemment. Elle ne peut pas surmonter ce deuil, David était l'homme parfait pour elle, elle est inconsolable.
De son côté William s'est remarié deux fois, et sa dernière épouse, Estelle nettement plus jeune que lui, vient de le quitter. Il est assez perdu, d'autant plus que professionnellement, il se rend compte qu'il est dépassé et qu'il n'a plus guère d'écho dans son milieu universitaire.
Lucy et William sont restés en bons termes et c'est à elle qu'il s'adresse lorsqu'il apprend, de surcroît, que sa mère lui a caché l'existence d'une soeur aînée. Il demande à Lucy de l'accompagner à la recherche de cette soeur, dans le Maine.
Lucy accepte, et c'est l'occasion de se remémorer leur vie en commun et d'approfondir la personnalité de Catherine Cole, la mère de William, qui était omniprésente dans leur vie, trop sans doute.
Disons tout de suite que ce n'est pas le meilleur de la série, "Je m'appelle Lucy Barton" m'avait paru beaucoup plus fort. "Tout était possible" était déjà moins prenant.
Comme c'est Elizabeth Strout qui écrit, c'est malgré tout un bon moment de lecture, les réactions des personnages sont souvent inattendues, mais finement décrites, avec de multiples interactions. Lucy a vieilli, elle peut revenir différemment sur certains épisodes et voir à quel point elle était inadaptée parfois. William a encore le pouvoir de l'énerver régulièrement, mais elle se contrôle mieux ..
Il ne se passe pas grand chose, tout est dans les détails, les souvenirs, les regrets, le constat que finalement on ne connaît pas si bien que cela les gens qui nous entourent.
Il n'est pas nécessaire d'avoir lu les deux précédents, l'autrice rappelle l'essentiel, mais c'est tout de même plus intéressant de les connaître.
Le style est assez hésitant, Lucy n'est jamais très sûre de ce qu'elle va ou veut dire, elle a besoin d'appuyer constamment son propos par des expressions du genre "c'est ça que je veux dire". Je n'ai pas le souvenir que les deux premiers adoptaient un style aussi incertain. Au final, elle souffrira toujours de son enfance auprès de parents toxiques et atypiques, à l'écart de la société.
Si vous n'avez jamais lu Elizabeth Strout, je vous conseille plutôt de commencer par "Olive Kitteridge" et "Olive, enfin" plus percutants.
L'avis de Brize
Elizabeth Strout - Oh William ! - 260 pages
Traduit de l'anglais par Pierre Brevignon
Editions Fayard - 2023 -
Bon dimanche
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On a tout l'automne
"Kingnguq
(Ressentir le besoin de ce qui est disparu)
La question qui me revenait de plus en plus souvent en tête : existait-il une façon de renouer avec eux ? Sans leur dire quoi faire, cette fois. Plutôt en leur laissant la parole, en écoutant leurs histoires. Faire un bout de chemin pour les retrouver dans leur langue".Si vous avez lu "Nirliit" vous retrouverez ici la même narratrice, dans un rôle légèrement différent.
Elle était venue assurer un camp d'été à Salluit, dans le Nunavik (grand nord Canadien) où elle découvrait les injustices envers la communauté Inuit et leur peu de chances de s'en sortir.
Cette fois-ci, elle choisit de revenir à l'automne, et d'animer des ateliers de poésie en inuttitut, langue qu'elle s'efforce d'apprendre depuis quelque temps et qui la met en position d'être à son tour épaulée par les enfants. Ce sont maintenant de jeunes ados et elle est curieuse de voir leur évolution.
Elle retrouve Maggie, Sarah, Louisa, Elisapie et Nathan. Ils sont également heureux de la revoir, même s'ils restent assez réservés sur la vie qu'ils mènent.
"Inuulirvik
(Naissance. Espace-temps où être dorénavant un humain).
Un joyeux bordel règne chez Nathan. Dans le vestibule, le tapis disparaît presque sous une montagne de bottes de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Accrochés à la rampe d'escalier, des enfants s'entraînent à sauter de plus en plus haut. Au salon, des bambins se chamaillent comme des chiots,culbutant les uns sur les autres avec un plaisir sans cesse renouvelé.
Je devrais être gênée, comme dans n'importe quelle fête, mais tout le monde se fout des mondanités ici".La narratrice est à un moment difficile de sa vie, elle ne se remet pas de la mort récente de sa mère. Il y a aussi Gabriel, l'amoureux, dont elle aimerait un peu plus d'engagement.
La nature est très présente, le froid arrive, les occupations sont différentes et la jeune femme toujours intéressée de découvrir le mode de vie des autochtones. Elle essaie de saisir ce qui se passe derrière leurs silences et leurs comportements déroutants.
L'écriture est délicate et poétique, tout en décrivant sans fard la réalité sociale et les difficultés de la communauté Inuit. L'apprentissage de l'’inuttitut et les poésies écrites par les enfants permettent d'entrer plus en profondeur dans leur coutumes et leur mode de pensée.
Un reproche cependant, si tous les passages en langue inuttitut sont traduits, il n'en est pas de même pour l'anglais. Ce n'est peut-être pas un problème au Canada, mais j'ai passé trop de temps à chercher les traductions.
Pour terminer, j'ai choisi un poème et sa traduction.
Le poème Nunaapiga présenté dans le chapitre 6 a été composé par Nicolas Pirti-Duplessis, qui a généreusement permis son utilisation. La traduction est de Marc-Antoine Mahieu, en collaboration avec l'auteure.
Nunaapiga "Mon cher petit territoire
Sila allaqijuq Le temps est clair
suurlu urquujumiittugut On pourrait se croire dans un endroit chaud
Kisiani uluakka aupalingajuuk Si mes joues n'étaient pas devenues rouges
Pualuukka piirukkik Je pourrais perdre mon index
sirlaapik Si je retire mes mitaines
suurlu tukiirsilangajunga Juste un instant
Tamanna qanuingngilaq, piugigakku Ça ne fait rien
nunaqarviga Je le trouve beau
Mon territoire"Juliana Léveillé-Trudel - On a tout l'automne - 216 pages
Editions La Peuplade - 2022