Le goût des livres - Page 21
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Bon dimanche
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La douceur de l'eau
"Georges avait-il fait preuve de courage ? ou seulement de naïveté, de cette candeur dont il était coutumier ? Isabelle n'avait pas la réponse, pas plus qu'elle n'avait celle à cette éternelle grande question : comprenait-elle son mari ? Consciemment ou non, en présence des siens, il avait tenu tête à ces hommes sans manifester l'ombre d'une hésitation, d'une voix aussi ferme que lorsqu'il lui expliquait une recette de cuisine, ou lui racontait une de ses blagues favorites. Sans faire preuve exactement de passion, il s'était exprimé avec une ardeur qui n'en était pas loin, et cela aussi la fascinait".
Nous sommes à Old Ox en Géorgie, à la fin de la guerre de Sécession. Les soldats sudistes vaincus reviennent dans leurs foyers. La troupe Yankee libère peu à peu les esclaves, provoquant la colère des planteurs.
Ils trouvent cependant une parade en embauchant les affranchis et en les payant si peu que leur vie ne s'améliore vraiment pas, sans compter qu'ils n'ont plus de toit. Prentiss et Landry, deux frères libérés ne l'entendent pas de cette oreille et errent dans la forêt en rêvant à une vie ailleurs.
Ils croisent Georges, un fermier qui décide de cultiver une parcelle de terre en souvenir de Caleb, son fils, dont il vient d'apprendre la mort au combat. Georges propose aux frères de les embaucher en les payant décemment, leur permettant de mettre de l'argent de côté pour quitter le sud.
Evidemment, cette situation est très mal vue des habitants de la petite ville, notamment le voisin de Georges, Ted Morton, qui a perdu tous ses esclaves et ne l'accepte pas.
Les frères se mettent au travail avec Georges, sous l'oeil d'Isabelle, sa femme, désespérée et rendue muette par la mort de son fils. Jusqu'au matin ou Caleb ressurgit ..
Je ne pense pas nécessaire d'en révéler plus sur l'histoire au risque de trop divulgâcher. L'intérêt de ce premier roman est dans la description d'une époque charnière qui voit un mode de vie disparaître et le futur plein d'incertitudes.
Nous entrons dans le détail de la vie des anciens esclaves, livrés à eux-mêmes, dans une grande pauvreté, ne sachant pas quoi faire d'une liberté à laquelle rien ne les a préparés.
La main tendue de Georges va précipiter la famille dans une succession de tensions et de problèmes de plus en plus aïgus. L'auteur a accordé autant d'attention aux remous historiques qu'à la vie de chaque personnage, confronté à ses peurs, ses lâchetés, ses pulsions, destructrices pour certaines.
La première partie du roman est assez lente, nous faisons connaissance avec les lieux et les habitants, puis les évènements arrivent les uns après les autres et sans que le rythme soit trépidant, une forme de suspense s'installe qui pousse à tourner les pages de plus en plus vite.
C'est un premier roman captivant, malgré quelques longueurs et une fin un peu trop diluée à mon goût. Les personnages féminins sont forts, Isabelle la femme de Georges, Mildred son amie et Valentine. Le couple de Georges et Isabelle est secoué de toute part, ils se rendront compte qu'ils connaissaient bien mal leur fils.
L'auteur (rencontré au festival America) est jeune et plus que prometteur. Je ne suis pas loin du coup de coeur.
L'avis de Keisha
Nathan Harris - La douceur de l'eau - 454 pages
Traduit de l'américain par Isabelle Chapman
Editions Philippe Rey - 2022 -
Bon dimanche
Crédit photo : Lai Yueh-Chung -
Sitka
"Sitka lèche le plancher autour de la chaise haute, tandis que la rouquine babillante qui y trône laisse joyeusement tomber des miettes pour la chienne-louve. Le gueuleton avalé, la bête lèche aussi les orteils du bébé, puis ses doigts potelés tendus vers elle. Chatouille. La reine rit aux éclats."
Cette courte nouvelle est une bonne entrée en matière dans l'écriture et l'univers de l'autrice. On y fait la connaissance d'une chienne-louve, Sitka, farouchement attachée à une petite rouquine et à son père, qu'elle appelle le mâle alpha.
Cette période prendra hélas fin rapidement et Stika passera dans différentes mains moins bienveillantes, loin du foyer d'origine. Elle changera de nom plusieurs fois au gré de ses propriétaires, retournera aussi à une vie totalement sauvage, rendue féroce par la méchanceté des hommes.
Elle n'a pas oublié la petite reine du début et espère la retrouver un jour, sans se rendre compte qu'elle s'en éloigne toujours plus ; le Canada est grand.
C'est un texte qui se lit d'un trait, emportée par l'écriture poétique et la beauté de la nature décrite. Le choix de la narration du point de vue de Stika nous rend l'ampleur des difficultés plus palpable.
"La chienne-louve sait faire la différence entre les forêts saines et les forêts fausses, celles qu'on plante pour les couper encore.
Elle marche, aujourd'hui, une de ces forêts vides qui suent l'homme piégeur. Linéaires, sans arbrisseaux, privée de couvert et délaissée des êtres ailés. Des rangées d'arbres tous pareils. Ils sentent quand même bon. Ils sentent la vie d'avant. Et se mêlent, petit à petit, aux reines boréales qui n'ont pas peur des vents les plus froids. Elles qui ploient sans grincer ni perdre tête. Entre leurs branches déployées, un chant, un sifflement aïgu."De la même autrice : Encabanée Sauvagines
Le 3e volet de la trilogie "Bivouac" paraîtra en Février 2023
Festival América - Septembre 2022Gabrielle Filteau-Chiba - Sitka - 64 pages
Editions XYZ - 2022 -
Pause
Le blog est en pause pour une huitaine de jours, à cause d'un emploi du temps un peu chargé et d'une petite intervention aujourd'hui (sans gravité). Le temps de souffler et je reviens la semaine prochaine. A bientôt.
Château du Champ de Bataille - Jardin Moghol
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Bon dimanche
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Nous, les Allemands
"Quand j'essaie de décrire quel genre d'homme il était lorsque je l'ai connu, voilà ce qui me vient immédiatement à l'esprit : un être austère dans ses habitudes tant physiques que mentales ; peu porté à s'accorder quoi que ce soit ; et néanmoins empressé à accorder aux autres presque tout ce qui, pensait-il, leur ferait plaisir".
Ce roman prend la forme d'une longue lettre adressée par un grand-père, décédé depuis, à son petit-fils qui le pressait de questions sur ce qu'il avait vécu pendant la guerre.
Callum, le petit-fils habite à Londres, son père est Ecossais, sa mère Allemande. Pour lui, l'Allemagne est le pays des vacances, chez son Oma et son Opa qu'il adore.
Le grand-père, Meissner, a bien réussi dans la vie. Il est devenu pharmacien dans un coin tranquille, et son plus grand bonheur est d'offrir une existence confortable à sa femme. Après le décès de celle-ci, Callum a continué à rendre visite à son grand-père une fois par an. Il n'a pas insisté sur le passé du vieil homme, ne voulant pas le perturber outre mesure.
Aussi a-t'il été surpris, lorsque le notaire lui a donné un carton contenant une lettre où Meissner lui raconte dans le détail comment il a a vécu les années de guerre, notamment 1944, lorsque les Allemands se repliaient de Russie vers l'Autriche.
Meissner a été incorporé à 19 ans et envoyé directement sur le front russe. Il reviendra à plusieurs reprises sur son regret de ne pas avoir été expédié plutôt sur le front de l'ouest qui lui apparaissait comme tellement plus tranquille.
Passé l'enthousiasme des débuts et la griserie de remporter victoire sur victoire, les désillusions ont commencé à se cumuler, jusqu'en 1944 où une petite escouade de cinq hommes, dont Meissner se retrouve livrée à elle-même, sans règles, pétrifiée de peur à l'idée de tomber sur les Russes dont elle redoute la violence.
Meissner ne cherche pas d'excuses, il sait que les Allemands se sont tellement mal conduits que ce n'est qu'un juste retour des choses. Pour son petit-fils, il essaie de ne rien omettre de son état d'esprit de l'époque et d'être honnête avec lui-même.
J'ai aimé la construction du roman, où alterne la confession du jeune soldat en plein désarroi et le contrepoint du petit-fils qui explore sa propre perception de son grand-père.
Les questions soulevées par cette histoire sont nombreuses et resteront sans réponse pour beaucoup. Le jeune Meissner ne rêvait que de devenir un grand chimiste et certainement pas de se retrouver dans un uniforme en lambeaux, avec des camarades plus ou moins dangereux, des ordres absurdes et la peur viscérale de mourir à chaque instant.
Meissner fait partie de ces soldats qui n'étaient pas fanatisés, mais que des mois de guerre ont rendu insensibles, blasés, écoeurés devant des ordres de plus en plus incompréhensibles. Que dire sur des hommes qui vont transgresser les règles, rendus à moitié fous par les scènes dont ils sont les témoins impuissants ?
"Donc, pour ce qui est de savoir si mon grand-père était ou non un homme bon, vous êtes prévenus : je suis son petit-fils et je l'adorais. Et pourtant, il s'est battu pour les nazis. Il a porté l'uniforme. Il a tué des gens. Il a accompli les actes dont il parle ici. Je l'adorais tellement que je me demande si je lui aurais pardonné n'importe quoi. Probablement pas n'importe quoi, bien que je me sens triste rien qu'à le dire".
Je n'avais pas lu jusqu'à présent de roman vu du côté allemand sur la débâcle, ce qui était déjà intéressant, mais il prend un relief particulier puisqu'une partie de l'action se passe sur les terres ukrainiennes. Certains évènements font directement écho à l'actualité. L'histoire bégaie. Il vaut mieux prévenir qu'il y a des passages difficiles à lire par leur extrême cruauté.
Il y a également les interrogations de Callum, qui finit par se sentir mal à l'aise d'avoir une ascendance à moitié allemande, comme s'il endossait lui aussi une part de culpabilité.
Un roman de la rentrée littéraire à découvrir.
"Je ne trouve rien à redire au concept de notre responsabilité collective; simplement, il ne résonne pas en moi. L'idée que je sois coupable de choses que je n'ai jamais vues et auxquelles je ne pouvais rien, ne me semble pas satisfaire aux normes de la justice naturelle. Ce que je sens en moi par contre, c'est une honte inextirpable."
Alexander Starritt - Nous, les Allemands - 208 pages
Traduit de l'anglais par Diane Meur
Editions Belfond - 2022 -
Bon dimanche
Irremplaçable Barbara ..
Atelier Robert Doisneau
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L'âge d'eau - Tome 1
Nous sommes quelque part en France, dans un futur peut-être pas si lointain. Une crue a recouvert une bonne partie des terres. Il n'y aura pas de décrue. Pour des raisons sanitaires, les villes ont été entourées de digues, les campagnes sont devenues des îlots isolés où une population réfractaire tente de survivre à sa manière. L'état policier traque ces îlots de résistance, voulant regrouper tout le monde dans les villes, sous sa surveillance.
Jeanne fait partie de ceux qui veulent rester dans la nature et y vivre, dans une maison flottante, en cultivant, en chassant, en cueillant. Elle a deux fils, Hans et Groza. Ancien CRS, il est traumatisé par son passé et ne s'exprime plus que par grognements. L'histoire est introduite par un curieux chien bleu, medium, dont l'esprit connaît aussi bien le passé que les temps à venir.
Hans, un peu perdu depuis que sa femme l'a quitté, rejoint sa mère. Celle-ci se sent de plus en plus menacée et Hans décide de partir à la recherche d'un îlot plus sûr pour elle, avec Groza.
Il est prêt à affronter les obstacles qu'il rencontrera ; en ces temps troublés, tous les hommes sont potentiellement dangereux.
Sur cette problématique actuelle, les dessins sont magnifiques, surtout ceux consacrés au chien lorsqu'il a des visions de mondes imaginaires (ou pas ..). Il amène une étrangeté au récit qui trouvera sans doute un développement dans la suite prévue.
La beauté des paysages de la Loire sous l'eau est frappante, en contraste les personnages ont des traits forts et des personnalités marquées.
La narration n'est pas toujours très claire, ce qui n'a pas empêché que je me suis laissée prendre à l'ambiance crépusculaire. J'attends la suite avec curiosité.
L'avis de Violette
Benjamin Flao - L'âge d'eau - Tome 1 - 160 pages
Futuropolis - 2022 -
Bon dimanche
"Au-delà d’un éclectisme musical , le trio SR9 cherche à renouveler les expériences scéniques en collaborant avec des artistes de tout horizon ou en abordant eux-mêmes d’autres formes artistiques telles que le théâtre ou la danse dans leur travail."
SR9 et Sandra Nkaké
Un album vient de sortir "Déjà-vu" avec Blick Bassy, Camille, Malik Djoudi, Camélia Jordana, Sandra Nkaké