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Le goût des livres - Page 2

  • Le testament de Sully

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    "Les êtres humains souffraient d'un tas de problèmes complexes, et la cause du mal n'était pas simple à diagnostiquer. L'approche pragmatique de son père excluait la possibilité, bien réelle, qu'il n'existe pas de remède. Ruth ne l'avait-elle pas reconnu elle-même en s'inquiétant que sa petite-fille soit trop abîmée pour qu'on puisse la réparer ? Si cela était vrai également de Thomas, si la blessure que lui avait infligée Peter et Charlotte dans son enfance était à la fois profonde et permanente, à quoi lui servirait-il de le savoir ? Etait-il possible d'agir après des décennies d'inaction ?".

    Après "Un homme presque parfait" et "A malin malin et demi", voici "le testament de Sully" qui clôt la trilogie.

    Retour à North Bath, bourgade déclinante du New-Jersey. Son insolente voisine, Schuyler Springs, a fini par l'absorber, au grand dam de tout un petit monde de bras cassés ou autres impécunieux de North Bath.

    Sully est mort depuis dix ans, mais son ombre plane toujours sur North Bath qu'il a tant imprégnée de sa présence imprévisible. Sauf pour les pauses dans les cafés de la ville, réglées comme du papier à musique.

    Avant de mourir, Sully a demandé à son fils Peter de prendre soin d'un certain nombre de personnes, son ancienne maîtresse, Ruth, la fille de celle-ci Janey, Rub son ami, complètement déboussolé depuis sa disparition et quelques autres. Peter s'acquitte de sa mission avec sérieux, mais il retape la maison de son père avec l'objectif de quitter les lieux le plus vite possible et de retrouver sa vie d'universitaire hors de ce trou.

    Par ailleurs, le chef de la police, Douglas Raymer, traverse une mauvaise passe. Il vient de perdre son poste suite à la fusion des deux villes et Charice, son ex-adjointe et maîtresse le quitte momentanément pour s'occuper de son frère Jérôme.

    Dans cette situation déjà complexe, vient s'ajouter un cadavre trouvé dans un hôtel abandonné, au milieu du territoire.

    C'est impossible de résumer un roman de Richard Russo. Les personnages sont nombreux, les digressions aussi, les évènements s'enchaînent sur un temps court. Peter réfléchit longuement à la relation qu'il a eue avec son père, les reproches qu'il lui a fait, l'attitude de sa mère. Réflexion qu'il est obligé d'élargir maintenant à un de ses fils, Thomas, qu'il a abandonné également. Répétition désastreuse qui risque de bouleverser durablement sa vie.

    Les personnages des deux premiers romans sont là et je n'ai pas eu de mal à les resituer. Le charme de la lecture est toujours dans le mélange de tendresse et d'humour qui fait passer des situations profondément dramatiques.

    Ce qui domine, c'est toujours un grand plaisir de lecture et l'impression de retrouver de vieux amis. L'auteur n'a pas son pareil pour aborder de grands problèmes en nous faisant rire et pleurer. Les divisions de l'Amérique sont présentes, avec le racisme, la violence, les armes, la domination de certains et l'impossibilité de changer.

    Sully est mort certes, mais il est très présent dans le roman, à travers les souvenirs des uns et des autres.

    Une trilogie foisonnante qui a tenu toutes ses promesses. Et qui sait, peut-être retrouverons-nous un jour Peter et les autres.

    L'avis de Céciloule, Jérôme

    Merci à Masse critique et aux Editions La Table Ronde

    Participation au challenge de Moka "Quatre saisons de pavés"

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    Richard Russo - Le testament de Sully - 544 pages
    Traduit par Jean Esch
    Editions La Table Ronde - 2025

  • C'est bon pour ton ego

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    "Octavie soupire en découvrant ce nouveau SMS. Le paquet de cigarettes, à l'abri dans son sac, n'a pas été ouvert depuis son achat, c'est-à-dire depuis quinze jours. Pour une candidate écolo à la présidentielle, fumer est impensable. "Le tabac rend les dents jaunes. Tu sais que la télé ne pardonne rien". Ce dernier argument est sans appel, même si Octavie meurt d'envie d'en griller une, là tout de suite. Après le débat, elle ira s'enfermer dans les toilettes, à l'abri des caméras, elle l'aura bien mérité. Fichue télé".

    J'ai commencé ce recueil de seize nouvelles avec un peu de trac, l'autrice étant une blogueuse bien connue, que je suis depuis longtemps "Aux bouquins garnis".

    J'ai souri à la première nouvelle où j'ai retrouvé le ton de la blogueuse, son amour des bons petits plats et son franc-parler, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas un livre.

    Les nouvelles sont courtes, avec ou sans chute et ont comme toile de fond l'omniprésence des écrans dans nos vies, bénéfiques ou pas. J'avoue avoir préféré celles qui ont un zeste de cruauté, j'aurais même aimé qu'il soit poussé plus loin parfois.

    Mais au fond, tous les personnages ont en commun de chercher l'amour, perdu ou jamais trouvé, fantasmé souvent, celui qui exalte ou démolit.

    Je ne vais pas détailler les nouvelles, mais souligner celles qui m'ont le plus accrochée. La première par exemple, "Je ne suis pas Lynette" où une jeune femme se retrouve prise en otage dans un supermarché. Elle essaie de surmonter sa peur en imaginant les plats plus savoureux les uns que les autres qu'elle va faire le soir. Le tout en se désolant de ne pas être, hélas, Lynette (personnage de Desperate Housewives).

    "La loyauté" ou deux amies se retrouvent et comparent leurs enfants. Elles vont s'affronter à fleurets mouchetés autour d'une petite fille différente. Où l'on voit sombrer une (fausse ?) amitié. Histoire touchante et désolante à la fois.

    Plus fantaisiste "Victor Hugo dans mon salon" qu'il faut prendre au pied de la lettre. Comment s'est-il retrouvé là, la narratrice se le demande (et nous aussi). Elle apostrophe le grand homme sans la moindre gêne, elle a plusieurs griefs contre lui.

    J'ai été séduite par la variété des personnages et des univers évoqués. Au delà d'une certaine légèreté, les sujets plus graves affleurent régulièrement, sous un humour souvent ravageur.

    En bref, un premier recueil prometteur, qui devrait être suivi d'un deuxième.

    L'avis de Kathel (et interview de l'autrice)

    Lecture commune avec Ingannmic

    Vous pouvez trouver ce recueil dans toutes les bonnes librairies indépendantes, ou le commander ici

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    Béatrice Crespo-Binisti - C'est bon pour ton ego - 144 pages
    Editions Zonaires - 2024

  • Deux filles

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    "A mon tour d'écouter, de rester sans défense, sidéré par ce que j'entendais. Sélène et Olga voulaient vivre ensemble. Sélène et Olga voulaient s'aimer du matin jusqu'au soir. Sélène et Olga voulaient s'installer dans un appartement déglingué et plein de charme qu'une amie leur louerait pour pas grand-chose. Sélène et Olga voulaient se nourrir de ce qu'elles admiraient et adoraient. Sélène et Olga voulaient que chacune mène ses affaires selon ses désirs, mais Sélène et Olga voulaient que ces désirs s'amplifient au fil du temps".

    J'ai choisi ce roman dans la rentrée de septembre dernier parce que j'avais envie de découvrir la plume de l'auteur, pas encore lu jusqu'à présent.

    J'ai commencé ma lecture sans presque rien savoir de l'histoire. Le narrateur est dans un creux de la vie, récemment divorcé, sans projet professionnel immédiat (il est cameraman). L'esprit un peu flottant, déboussolé, tout change lorsque sa fille Olga, 22 ans, lui annonce son retour.

    Elle est partie explorer le monde un an auparavant avec son copain Mats et elle revient avec Sélène. Les deux filles sont amoureuses et n'envisagent plus la vie l'une sans l'autre.

    La joie revient dans l'appartement du père, rue de la Roquette à Paris. Sélène est pleine d'énergie, proche de la nature, on pourrait la qualifier de décroissante, elle est tournée vers la terre, la préservation d'une vie saine, la simplicité. Elle entraîne Olga dans son sillage.

    Le père a un regard bienveillant sur les deux filles, retrouve le plaisir de l'échange et de l'animation, alors pourquoi ce malaise lorsqu'il regarde Sélène ? Malaise qui grandit au fil des jours.

    J'ai craint d'abord une histoire trop classique et banale, ce n'est heureusement pas le chemin prit par l'auteur. L'intrigue est bien plus subtile et intéressante.

    Je ne peux rien en dire sans trop dévoiler. Où l'on voit qu'une décision prise un peu légèrement dans la jeunesse du narrateur revient en boomerang une vingtaine d'années plus tard avec des questionnements bien plus profonds et dérangeants.

    Le narrateur avance à tâtons, contraint à une introspection vertigineuse. Parallèlement un autre personnage surgit, un homme sans domicile fixe, auteur de dessins extraordinaires. Les filles le rencontrent au hasard de leurs balades et se mettent en tête de le faire connaître.

    C'est une de mes meilleures lectures de la rentrée, à l'écriture, élégante, ciselée. L'histoire est racontée sans tapage, avec une grande pudeur de sentiments.

    J'ai aimé suivre les pensées du narrateur, son amour de l'art, de la marche, des rencontres, son oeil de cinéaste toujours à l'affût d'un sujet à traiter, sa vision de la vie.

    "Dès leur retour, je les ai invitées à manger, leurs paroles comme un tumulte vivifiant. Elles parlaient fort, se coupaient la parole, superposaient leurs mots, s'enhardissaient, se contredisaient parfois. Une débauche d'ardeur. Cela pétillait et partait dans tous les sens. Avec l'arrivée des plats, un peu de sérénité est revenue. Olga et Sélène louaient les trois maraîchers, beaux comme la foudre, étrangers aux bassesses et aux rancoeurs, qui leur faisaient les yeux doux et auraient voulu les associer à leur entreprise, puis, avec sollicitude elles ont décrit quelques unes des personnes venues donner un coup de main pour une journée ou deux, du professeur d'anglais qui vaquait de dépression en dépression au réfugié politique torturé, de la plasticienne au bord de la crise de nerfs à la cheffe comptable en quête de sens, et tout ce petit monde, le temps du labeur, reprenait souffle, jouissant d'un répit qui soulage".

    Un roman qui m'a touchée. Un auteur à suivre.

    Michel Layaz - Deux filles - 160 pages
    Editions Zoé - 2024

  • Les fils de Shifty

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    "Mick hocha la tête. Il avait tendance à se souvenir des choses qui le rendaient triste - le deuil et le chagrin, les fautes et les faux pas. Il se demanda si c’était juste qu’il n’avait pas de bons souvenirs, ou s’il était incapable de se les remémorer."

    J'avais apprécié "Les gens des collines" et sachant que c'était une trilogie j'avais hâte de découvrir le deuxième épisode.

    Même décor, une petite ville du Kentucky où Mick a passé son enfance. Il est en convalescence de l'armée, où il est enquêteur. Il a connu plusieurs terrains de guerre, la Syrie, l'Irak, l'Afghanistan où il a sauté sur une bombe artisanale, d'où sa blessure et son retour momentané au pays.

    Il savait en rentrant que sa femme, Peggy, voulait divorcer, lasse de ses perpétuels départs. Il s'y est résigné et ne lutte plus pour la faire changer d'avis. Pour l'heure il vit chez sa soeur, Linda, shérif de la petite ville, en campagne de réélection.

    Il commence à envisager son retour à l'Armée, en Allemagne lorsque l'on découvre un cadavre abandonné sur un parking. C'est un des fils de Shifty Kissick, connu pour être un trafiquant de drogue.

    Shifty est parfaitement au courant du trafic de son fils et en connaît les rouages. Elle soupçonne quelque chose de pas net derrière sa mort et demande à Mick d'enquêter officieusement. C'est un enfant du pays, il connaît les gens, la mentalité du coin, il aura les coudées plus franches pour chercher.

    Mick accepte, sachant que l'enquête officielle est menée par le shérif, c'est-à-dire sa soeur, Linda. Par ailleurs, il devra se débarrasser de son addiction aux anti-douleurs qu'il avale un peu trop comme des bonbons.

    Une fois mis le doigt dans l'engrenage, il est entraîné dans une histoire de trafic, de vengeance, de règlements de comptes où il ira plus loin peut-être qu'il n'aurait voulu.

    Ce deuxième volet est aussi réussi que la premier. Mick est plutôt du genre taiseux, mais les questionnements ne manquent pas dans sa tête, au grand plaisir de la lectrice. Au fur et à mesure de ses recherches, la violence monte, un deuxième fils de Shifty est tué, Mick est pris à parti lui-même.

    Ce qui est étonnant, c'est la place de la nature dans cet univers noir, Micky y est attentif, la décrit merveilleusement bien, tout comme "Oncle Merle" qui écoute et parle aux oiseaux. Certains des personnages secondaires sont d'ailleurs assez pittoresques, allégeant l'ambiance mortifère.

    Il me reste à attendre le troisième volet "La loi des collines" annoncé pour le 5 Février.

    Chris Offutt - Les fils de Shifty - 288 pages
    Traduit par Anatole Pons-Reumaux
    Gallmeister - 2024

  • Fantômes d'Ogura

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    "Les gens croient que les esprits des morts ne reviennent visiter les vivants que le jour de leur fête mais ce n'est pas vrai. Quotidiennement, Hatsumi se plaît à laisser errer son esprit dans la vallée, à se mêler à des myriades d'autres comme le sien qui emplissent l'espace en tous sens. Elle ne craint pas les esprits de rencontre puisqu'elle en est un elle-même. La crainte des espaces errants n'affecte que les vivants".

    Récemment, je vous ai parlé d'un livre dont j'avais quasiment tout oublié après un mois. Il en est d'autres par contre qui vous restent bien en mémoire des années plus tard. "Lettres d'Ogura" en fait partie et j'étais ravie d'apprendre qu'un nouveau roman reprenait le personnage d'Hatsumi, délicieuse vieille dame, gardienne des traditions et veillant à ce que le village respecte les coutumes ancestrales.

    Ce n'est pas à proprement parler une suite, les deux peuvent se lire indépendamment. Seulement, dans celui-ci Hatsumi est devenue un fantôme. Elle est morte et se promène maintenant à sa guise, partout où elle veut, avec un retour en arrière sur tout ce qu'elle a vécu et un regard curieux sur les vivants qui poursuivent leur existence sans elle.

    Sous sa nouvelle forme, Hatsumi veille sur sa maison, inquiète de son avenir. Elle pense à ses trois filles qui ne viennent plus souvent. Pensent-elles encore à elle ? Elle se souvient aussi de son défunt mari, qui s'est donné la mort il y a bien longtemps. C'est le seul esprit qu'elle n'a jamais croisé, elle se demande pourquoi.

    Elle se déplace dans le village, à l'affût des petits et grands changements. Ogura est maintenant de plus en plus déserté, les jeunes sont partis et ne sont pas remplacés. On sent la nostalgie envahir Hatsumi au fur et à mesure que les traditions sont abandonnées.

    La plume de l'auteur est toujours aussi délicate, rendant tangible la présence de la vieille dame, que l'on imagine sans peine allant d'un point à un autre, invisible mais toujours aussi soucieuse du bien-être des autres et de la survie d'Ogura, perdu dans la nature et menacé de détérioration.

    Ce n'est pas un livre triste, il est même plutôt réconfortant. Hatsumi est un personnage très attachant et la vision des Japonais sur les vivants et les morts, très différente de la nôtre, est apaisante.

    Comme dans le premier roman, des caractères en japonais sont insérés dans certaines phrases, ajoutant un zeste de dépaysement à la lecture, si belle par ailleurs.

    "Ses errances dans la vallée la laissent parfois songeuse. Regrette-t'elle de ne plus faire partie de toutes ces petites existences ? Non. La mort aussi doit suivre son cours. Et puis, quelle frayeur pour les voisins s'ils la voyaient reparaître en vrai dans sa maison.

    Il lui vient tout de même un petit regret de temps à autre, une nostalgie qu'elle ne peut refréner : le goût du thé, de tous les thés ; hijocha, sencha, mugicha et même sobacha, qu'importe. Elle aimerait savourer ne serait-ce qu'une gorgée du breuvage brûlant qu'elle aimait tant."

    C'est un coup de coeur et je ne saurais trop vous inciter à lire les deux. Ce sont des textes courts qui se savourent pleinement.

    L'auteur a passé sa vie professionnelle au sein du Collège de France dans le domaine de la sinologie. Il a été attaché à la Chaire d'histoire sociale et intellectuelle de la Chine de Jacques Gernet, puis aux Instituts d'Extrême-Orient en tant que maître de conférences.

    L'avis de Manou

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    Hubert Delahaye - Fantômes d'Ogura - 136 pages
    L'Asiathèque - Collection Liminaires

  • Plus bas dans la vallée

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    "Ils arrivèrent à l'aube, le sol crépitant sous le piétinement des sabots, dans le raffut des poules qui battaient des ailes et gloussaient. Puis des voix, l'une d'entre elles criant de mettre pied à terre. Les feuilles de maïs crissèrent lorsque Rebecca quitta la paillasse, s'empressant d'enfiler et de serrer son manteau en drap par-dessus sa chemise de nuit. Elle réveilla les enfants. Alors qu'ils frottaient leurs yeux emplis de questions, elle leur chuchota de se glisser sous le lit et de ne pas bouger. Le menton d'Hannah tremblota, mais elle acquiesça d'un signe de tête. Ezra, de trois ans son aîné, prit sa soeur par la main au moment où ils se levaient. Il l'aida à se faufiler en-dessous et l'y suivit".

    Si je n'ai pas lu ce recueil de sept nouvelles plus tôt, c'est que je savais que la plus longue reprenait le personnage de l'horrible Serena, déjà personnage central d'un roman.

    Pas pressée du tout de la retrouver, j'ai d'abord commencé par les nouvelles suivantes qui se déroulent dans la région des Appalaches, chère à l'auteur.

    Ma préférée "les voisins" met en scène une jeune femme, seule avec deux enfants, dans une ferme isolée. C'est la fin de la guerre de sécession, des bandes désorganisées pillent et tuent. Son sort semble scellé lorsqu'un retournement inattendu survient, changeant radicalement la donne.

    Dans une autre nouvelle, c'est encore une jeune femme qui ne supporte pas qu'un pêcheur lourd et indifférent à la loi la nargue et l'écrase avec un parfait mépris. Il aurait dû se méfier davantage de cette jeunette inexpérimentée.

    Il est ailleurs question d'un pasteur qui va accepter de baptiser un homme contre son gré et ne s'opposera pas vraiment à la suite des évènements. On peut le comprendre.

    L'ensemble des nouvelles est noir, assez cruel, mais tellement bien raconté, c'est toujours un régal de retrouver l'écriture de Ron Rash.

    Mais n'oublions pas Serena, de retour du Mexique avec son exécuteur des basses oeuvres, Galloway et la mère de celui-ci, une sorte de sorcière à qui rien n'échappe et qui surveille tout le monde de son oeil perçant. Serena se déplace toujours à cheval avec un aigle qui lui ramène les serpents qu'il attrape.

    Serena s'est engagée à déboiser une parcelle qui lui reste dans un délai intenable. Personne n'y croit, sauf ceux qui ont déjà travaillé pour elle. Ils savent qu'ils vont souffrir et mourir pour certains.

    Si je me serais bien passée de revoir Serena, j'ai retrouvé avec plaisir le choeur des bûcherons qui observent de loin les manigances de Galloway. Ils supputent les chances des uns et des autres et savent qu'ils n'ont d'autre choix que de trimer comme des bêtes. Le massacre de la forêt préfigure les problèmes écologiques que nous rencontrons aujourd'hui. Le pillage commençait, organisé par des individus cupides, sans aucun scrupule. Entre chaque chapitre, un intermède égrène le nombre d'espèces animales obligées de quitter les lieux les unes après les autres.

    La chute de la nouvelle ne m'a pas complètement satisfaite et quelque chose me dit que Serena ressurgira un jour.

    Ron Rash excelle dans le domaine de la nouvelle et j'espère lire un jour d'autres recueils de cette trempe.

    L'avis de Athalie Kathel

    Participation au challenge Bonnes nouvelles chez Je lis je blogue

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    Ron Rash - Plus bas dans la vallée - 272 pages
    Traduit de l'anglais par Isabelle Reinharez
    Folio - 2024

  • Les deux visages du monde

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    "Chacun faisait son deuil comme il le pouvait, seul le temps était le dénominateur commun. Il fallait apprendre à accepter la seconde pour survivre à la minute, à l'heure, à la journée. Il n'y avait pas de bonne ou de mauvaise façon et rien ne garantissait qu'on guérisse un jour. Il fallait laisser le temps au temps et apprendre à faire avec,  car une telle perte était une condamnation à perpétuité et pour l'heure tout était encore trop frais et fragile. Dayna en sentait tout le poids, mais elle avait encore à en prendre la vraie mesure".

    Après Ron Rash, nous restons dans les Appalaches, précisément la petite ville de Sylva, en Caroline du Nord, avec le dernier roman de David Joy, auteur que je découvre.

    Même population de petites gens et nocivité d'une société minée par le racisme, le silence sur les traumatismes passés, la position dominante des hommes blancs, chacun se tenant à sa place sans même y réfléchir.

    Dans cette ambiance verrouillée débarque Toya, la petite-fille de Vess. Jeune artiste afro-américaine talentueuse, elle brûle d'envoyer valser les faux-semblants et de mettre chacun devant un passé d'esclavagisme qui pèse encore lourd.

    Elle voudrait également comprendre d'où elle vient. Sa mère, Dayna, a fui ce milieu étouffant pour aller s'installer en ville dès qu'elle a pu. Elle attend beaucoup de Vess, l'ancienne, garante de la transmission familiale.

    Les valeurs des confédérés imprègnent encore une partie de la population. Si le Ku-Klux-Klan ne défile plus ouvertement dans les rues, il est toujours là, en sourdine.

    C'est une statue, symbole de la ville, qui va mettre le feu aux poudres. Toya l'a recouverte de sang, y voyant le symbole des violences racistes, ce qui n'est pas le cas de nombre d'habitants blancs. Dès lors les passions se déchaînent jusqu'au crime.

    Par ailleurs, un membre supposé du Klan est arrivé en ville ; le shérif, Coggins l'a à l'oeil, surtout après le tabassage d'un de ses adjoints, Ernie. Les deux intrigues vont se dérouler parallèlement, sans que nous sachions si elles sont liées.

    L'auteur prend son temps pour installer les personnages et le contexte. Tout le monde se connaît dans cette petite ville. Certains remettent en cause de vieilles amitiés, vont accepter de bousculer ce qu'ils croyaient acquis. D'autres ne veulent entendre parler de rien et vont se laisser emporter par la rage.

    Un retournement final m'a déroutée, je ne l'avais pas deviné et je crois que je ne voulais pas l'envisager. Il est un peu expédié et pas assez étayé, ce qui n'enlève rien à l'intérêt général du roman.

    Les personnages féminins sont forts dans cette histoire. Le plus intéressant à mes yeux est Vess, la grand-mère, pilier central de la famille, mais si pleine de douleurs. Ses conversations avec Toya la font peu à peu changer de regard sur ce qu'elle a vécu. Plus tard, elle reprendra des échanges encore plus douloureux avec sa fille Dayna.

    Une autre femme, Leah, l'enquêtrice, fera elle aussi un chemin difficile, brisant tout ce à quoi elle croyait jusqu'à présent.

    Un roman noir dense, complexe et un auteur dont je vais lire maintenant les romans précédents.

    David Joy - Les deux visages du monde - 432 pages
    Traduit de l'anglais (Amérique) par Jean-Yves Cotté
    Sonatine - 2024