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En beaux caractères

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"Un jour, les trois filles désormais adultes sont ensemble. D'une seule voix, à leur père qui habite le Sud et dont le passé semble enfoui, elles demandent : Raconte. Elles disent aussi : Emmène-nous, montre-nous ton pays. L'homme, solennel, répond : Ce qui m'est advenu quand j'étais enfant, je veux le transmettre. Puis il explique, se justifie, s'embrouille. Il n'a pas raconté, car il a bien peu interrogé sa grand-mère, ou sa mère. Avec la première il a manqué de patience, et avec la seconde, de temps."

Le thème de ce premier roman ne pouvait que m'attirer : une quête des origines, un pays d'Europe de l'Est, un voyage père-fille à la recherche d'un passé bouleversé par la deuxième guerre mondiale et une insurrection sanglante.

Je n'ai pas été déçue par cette sorte d'errance sur les lieux de l'enfance et de la jeunesse du père, Abram. Sa mémoire est fragmentaire, les lieux ont beaucoup changé, les frontières ont bougé, par exemple les terres ancestrales de la famille sont maintenant en Ukraine.

Sára, la narratrice, entremêle le voyage d'aujourd'hui aux déplacements passés de son père, Abram, au hasard des évènements familiaux ou politiques.

Ce n'est pas un récit linéaire, mais ressemble plutôt à une errance un peu floue, un lieu en rappelant un autre. Sára part parfois seule de son côté devant le refus du père de suivre, par fatigue ou peut-être peur de se confronter à des souvenirs trop douloureux. Cet aspect un peu brouillon reflète bien je pense le côté aléatoire d'une telle recherche. Des rencontres inattendues, d'autres émouvantes, une piste n'aboutissant nulle part, une autre rebondissant de manière inattendue ..

Le voyage commence à l'est de la Hongrie, à la frontière où était la propriété des parents d'Abram. Il a la joie de retrouver d'anciennes connaissances. Bien accueilli, l'ambiance se refroidit pourtant assez vite. Abram finit par comprendre que les paysans restés sur place ont peur qu'il réclame ses terres. 

"Oui, Endre se souvient d'Anyja, sa mère. Il raconte qu'elle a gardé contact avec lui pendant près de quinze ans, par voie postale. Après. Après qu'ils étaient partis. La dernière fois qu'elle a donné de ses nouvelles, elle devait être opérée. Comment cela s'est-il passé ? Oui, comment, puisqu'il n'a pas eu de nouvelles ? Il hoche la tête. Il s'en était bien douté. Sára, sans rien comprendre à ce dialogue, devine,  à observer les répétitions - échos répercutés de mots inconnus, de gestes ou de silences - que chacun conforte ce que dit l'autre, comme ce qu'il tait".

C'est l'occasion pour Abram de raconter à sa fille comment vivait la famille à l'époque, dans la belle maison à colonnes. Son père, sa mère, et ses deux grands-mères. Puis la guerre est arrivée, les Allemands d'abord, puis les Soviétiques qui ont commencé par distribuer la terre aux paysans et rendre la vie des "bourgeois" impossible. Première fuite de la famille.

Sára ne parle pas et ne comprend pas le hongrois, Abram traduit. Il ne se souvient plus toujours très bien des lieux où la famille est passée année après année. Ils sillonnent le pays d'Est en Ouest, jusqu'à la frontière autrichienne, là où il est passé en 1956, après l'insurrection qui avait soulevé tant d'espoir chez les Hongrois.

Sára a déjà entendu certaines histoires, d'autres par contre lui étaient inconnues. Elle respecte le rythme du père, ses silences, remplissant les vides de son imagination. Elle décrit le courage de la mère d'Abram, la vie clandestine du père qui s'est compromis aux yeux du pouvoir, la présence inamovible de sa grand-mère maternelle, prête à tout pour qu'il ait, lui, une vie meilleure. Et pour finir, la fuite à l'ouest où ils sont accueillis par la Suisse.

Les pages qui m'ont le plus tenue en haleine sont celles des journées d'insurrection en 1956 ou l'espoir est si fort, puis la fuite dans des conditions terribles, avec la peur constante d'être pris.

"Abram est préoccupé d'autre chose. Personne n'est parvenu à joindre Apja par téléphone, en dépit de plusieurs essais. Aussi cette nuit, il ne parvient pas à dormir. Et sa mère qui tente de scier les barreaux de fer, ne pourrait-elle pas arrêter ? Si les policiers se présentent, ce sera, dit-elle, à la porte de devant. En l'absence de barreaux nous pourrons fuir par la cour. De la rue où ils seront ils ne nous verront pas partir".

J'ai aimé l'atmosphère nostalgique qui plane sur ce roman aux forts accents autobiographiques. L'écriture est sensible, la musique accompagne souvent le père et la fille dans la voiture. Au fil de l'histoire on comprend mieux comment les évènements se sont enchaînés et ont pesé sur le destin de la famille.

Il m'a seulement manqué une carte de la Hongrie, avant et après la deuxième guerre mondiale, pour mieux suivre les déplacements d'Abram et Sára.

Une belle découverte.

Une interview de l'autrice ici

Merci à Masse critique (Babelio) et à l'éditeur.

Participation aux Gravillons

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Dóra Kiss - En beaux caractères - 152 pages
Editions La Baconnière - 2026

Commentaires

  • Une bonne pioche babelio, je comprends que tu aies été attirée. Evidemment rien en bibli, mais comme je suis déjà dans un bouquin passionnant et historique, je survivrai

  • Il est récent, peut-être une de tes biliothèques l'aura-t'elle ? De toute façon, on ne peut pas tout suivre.

  • C'est le genre de récit qui me plairait bien. La quête des origines entremêlée à la grande Histoire. Le mari d'une femme de ma connaissance était un hongrois réfugié.

  • A l'époque beaucoup se sont exilés. Je suis allée en Hongrie en 1968, les évènements étaient encore très présents.

  • Tout pour me plaire ce roman ! En plus, je suis en recherche pour la librairie laquelle je collabore, de titres ayant pour cadre une révolution. Merci !

  • La 2e guerre mondiale tient plus de place que l'insurrection dans l'histoire, mais les pages qui la concerne sont fortes et marquantes.

  • C'est un super thème (je le garde en tête pour un challenge, un jour...). Je peux recommander ce roman que j'ai adoré : https://agullo-editions.com/produit/bratislava-68-ete-brulant/

  • Encore une parution récente et intéressante.... Pfff, cette rentrée de janvier est pire que celle d'automne, en termes de tentations !

  • La rentrée de janvier est toujours plus intéressante ; il n'y a plus cette course aux prix qui fausse un peu tout.

  • Un récit qui semble très intéressant, mais qui manque peut-être d'une structure plus claire (même si tu justifies ce choix) ?

  • Les lecteurs et lectrices qui ont besoin d'un récit très cadré n'y trouveront sûrement pas leur compte. De mon côté j'aime bien les récits qui n'expliquent pas tout, qui restent imprécis, ça participe au charme qu'ils dégagent.

  • C'est le genre de récit que j'aime lire moi aussi. Il va rentrer dans ma liste , un peu sans fin, cette liste !

  • Je renonce à la discipliner cette liste, en sachant très bien que je n'en verrai pas le bout :-)

  • Il vient juste de sortir, chez un éditeur que je ne connaissais pas. Je pense qu'il t'intéressera. C'est plus détaillé que ce que j'ai pu dire dans mon billet sur l'histoire de la Hongrie.

  • Je ne connais pas beaucoup l'histoire de la Hongrie. Par contre, je sais que le Hongrois est une langue difficile.

  • La langue n'est pas facile en effet, je suis allée deux fois dans ce pays, j'y ai appris au moins 10 mots que j'ai oubliés ;-) Comme tous les pays de l'Est, l'histoire est assez mouvementée. Ils ont connu plusieurs sortes d'occupations et il y a une part assez importante d'exilés à l'étranger.

  • Tu fais bien de noter. Bonne journée Philfff.

  • J'en prends note, ce que tu écris sur les personnages et le sujet, la vie hongroise, la quête familiale, tout cela m'intéresse.

  • Abram est assez représentatif je crois d'une génération qui a été très malmenée par les évènements historiques. Pour la génération suivante, ce n'est pas évident de trouver sa place, surtout que les traumatismes sont tus.

  • C'est surtout au début, lorsque nous en savons encore peu, que les repères manquent. Mais petit à petit, on comprend et on reconstitue ce qui a pu se passer. Et l'évolution de la relation entre père et fille est intéressante à suivre.

  • Malgré l'écriture qui semble valoir le détour, j'avoue que les côtés errance, flous, atmosphère nostalgique et forts accents autobiographiques m'attirent moins. Mais tu as fait une belle découverte, c'est l'essentiel.

  • Je n'ai pas assez insisté sur le côté très humain qui se dégage de l'ensemble. Prise dans la recherche au quotidien du père et de la fille, je ne me suis pas posée de question sur la forme, je me suis simplement laissée entraîner dans leur périple. Et l'écriture est belle.

  • C'est assez dense, mais finalement ça se lit bien. Pour moi, c'est un roman qui vaut le détour.

  • Commentaire laissé par Manou : "Voilà un récit qui me plairait d'autant plus que je ne connais pas trop l'histoire de la Hongrie. Le côté errance fait penser à la manière dont nos propres souvenirs affluent et fluctuent et ne me dérange pas lorsque les propos sont intenses et chargés en émotion. Merci pour la découverte, je ne connaissais pas du tout et je vais suivre ton lien""

    @ Merci Manou, hélas oui j'ai des problèmes de commentaires moi aussi. Je vais contacter ma plateforme pour avoir au moins une explication sur ce qui se passe. N'hésite pas à lire ce roman, l'émotion y est pudique mais bien présente et ces transmissions familiales sont toujours intéressantes.

  • De rien, Masse critique peut réserver de belles surprises.

  • Je suis en train de lire "la revenante" de Françoise Gérard, reçu grâce à la masse critique de Babelio aussi. C'est un peu la même histoire en France, écriture très poétique

  • Je vais attendre ton billet sur "la revenante" avec curiosité. Je vois que c'est un roman très court.

  • @ Sacha : merci de ton conseil, c'est un roman qui m'intéresserait beaucoup, d'autant plus que moi-même j'étais à la frontière austro-hongroise le 21 Août 1968 ... souvenir marquant.

  • Bonne idée !

  • ce roman fait très envie, j'ai une longue liste de lectures à venir mais je ne vais pas m'empêcher de noter quand même le titre

  • Ah nos listes ! les miennes s'allongent aussi et je suis bien incapable de dire les romans qui auront la chance d'être lus un jour. Pas tous, c'est sûr.

  • C'est un voyage qui m'a bien plu.

  • La couverture me plaît et ce que tu en dis aussi. Alors à voir ( tu dis aussi dans un commentaire que c’est pas hyper cadré … on verra )

  • Que ce ne soit pas hyper cadré, c'est plutôt un compliment pour moi :-) Parfois le flou correspond mieux à l'ambiance d'un roman.

  • Voilà un titre plus qu'intéressant, moi qui souhaite lire davantage de littérature des pays d'Europe centrale et de l'est. Merci pour la découverte.

  • Tu peux te lancer sans hésitation. On ne connaît pas si bien que ça l'histoire de la Hongrie, qui a pourtant traversé des troubles importants. La population en a souffert, comme d'habitude.

  • Tu me fais régulièrement découvrir de petites maisons d'édition au catalogue original et très intéressant ! Encore un titre que je note !

  • En vieillissant je m'intéresse de plus en plus aux livres de petits éditeurs dont les medias parlent peu. On y trouve souvent de jolies pépites.

  • C'est une belle découverte en effet et qui m'a rappelé des souvenirs. Je suis allée en Hongrie en 1968, nous n'étions pas si loin de l'insurrection de 1956 qui a dispersé pas mal de familles.

  • C'est beau et courageux de revenir sur le passé, c'est souvent douloureux, malheureusement.
    Nous avons tous besoin de comprendre et là c'est un cadeau qu'il fait à sa fille il me semble. Titre noté, merci dame Aifelle, bises du mardi. brigitte

  • C'est un beau cadeau, tu as raison, d'ailleurs elle l'apprécie et ses deux soeurs également. Même si elles ne faisaient pas partie du voyage, elles ont pu elles aussi en apprendre plus sur la vie de leur père. Bises Brigitte.

  • Tu parles très bien de ce livre et je te rejoins tout à fait sur l'écriture et l'atmosphère du livre ; vraiment une belle découverte !

  • En le lisant je me disais que c'était un livre pour toi et je ne suis pas étonnée que nos avis se rejoignent. Je l'avais repéré en librairie et l'opération "Masse critique" est arrivée à point.

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