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  • Pour tout l'or de la forêt

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    "Qui suis-je pour juger ? De quoi je me mêle, moi, Diane-la-fatigante ? Mais qu'ils le veuillent ou non, ces caves, nos vies sont liées par l'écosystème, et le comportement de ceux qui, sur leur temps libre, dégomment les animaux pour le plaisir et, occasionnellement, pour remplir leur assiette, a une conséquence sur mon mode de vie. Alors, j'achale parce que, criss ! je vais devoir moi aussi payer pour ceux-là, qui sont de plus en plus nombreux à en croire les journaux et les statistiques ! Donc, j'ai décidé d'arrêter de discuter, de chercher à convaincre parce que je sais, en une phrase, qui peut entendre raison ou non."(la traque)

    Ce recueil de huit nouvelles québécoises a pour thème central le changement climatique et les bouleversements qui en découlent, trop souvent niés.

    La diversité des nouvelles, les personnages qui les peuplent, le style alerte et vivant en font une lecture prenante, où l'on retrouve les grands problèmes d'une société ultra-capitaliste, centrée sur elle-même, écrasant les plus faibles sans pitié, exploitant sans limites tout ce qu'elle peut.

    Je ne vais pas vous détailler les nouvelles, m'attarder plutôt sur mes préférées, par exemple "l'Inuite" qui évoque les maltraitances et dépossessions infligées aux peuples autochtones et la difficulté à pouvoir s'en sortir aujourd'hui. Le parcours d'Annissee, femme battue et alcoolique, illustre bien les obstacles rencontrés pour tenter de s'extirper du sort réservé en général à son peuple. C'est l'occasion de beaux passages sur les pratiques anciennes utilisant les ressources de la nature sans la saccager.

    "La traque" aborde un tout autre sujet avec une jeune femme qui ne peut plus supporter les chasseurs d'orignaux qui tuent pour le seul plaisir d'exhiber leurs proies et se vanter de leur courage bien viril. Nouvelle où avec un humour assez noir la narratrice déploie une stratégie réjouissante (pas pour tout le monde) pour régler le problème.

    Comment ne pas être touchée également par "Le golfe" ou celle qui parle est .. une baleine. Qui détaille tout ce qu'elle a pu connaître au début de son existence et ce qu'il en reste maintenant. Pour combien de temps en a-t'elle encore ?

    Si comme moi, vous n'avez pas une connaissance précise de l'histoire du Canada, une nouvelle réunit quelques textes situés à des moments clés des luttes entre Français et Anglais et rafraîchissent la mémoire. Toujours avec des personnages attachants.

    La dernière nouvelle "l'avenir" est un peu dystopique. Elle se déroule en 2035. C'est le récit de trois femmes de trois générations différentes qui se sont mises en route pour fuir un monde devenu invivable, à la recherche d'un éventuel refuge dans les Laurentides. L'auteur est doué pour nous faire sentir ces espaces immenses ou chacune place ses dernières espérances.

    J'aurais pu évoquer aussi l'histoire de cet immigré qui trime dans les champs canadiens avec des compagnons d'infortunes, exploités et abrutis de fatigue. Une visite de journalistes pourrait être l'occasion de dénoncer ce qu'ils vivent, mais avec quelles conséquences ? Une expulsion serait pire que tout.

    Je découvre un auteur qui m'a beaucoup plu par son écriture et sa manière de raconter les histoires. Les expressions québécoises (sans excès) ajoute une touche savoureuse que j'apprécie toujours.

    Si vous aimez les nouvelles, n'hésitez pas.

    "La langue râpeuse du chien passe et repasse sur le visage tuméfié, efface les traces de sang, apaise les douleurs et détend la peau d'Annissee. Elle git dans la baignoire, le cordon de douche autour d'un poignet. Le pommeau a été arraché du tube pour qu'elle puisse se défendre, mais sa défense s'est retournée contre elle. Des coups particulièrement violents. La lèvre est fendue méchamment et deux nouvelles dents sont cassées. Pour le reste, du classique : les cercles autour des yeux avaient à peine eu le temps de jaunir, les coups de poing ont remis un peu de noir là-dessus. Le corps est rompu, teinté d'hématomes, sur les seins, les bras et les cuisses. Même le ventre a pris des coups de pied". (L'Inuite)

    En savoir plus sur l'auteur ici

    Première participation aux "Gravillons" chez La Petite Liste

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    Matthieu Delaunay - Pour tout l'or de la forêt - 191 pages
    Editions Transboréal - 2020

  • Sauvagines

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    "Tu arrives chez moi à pied, par derrière. Il y a une entrée pas loin où tu caches ton véhicule pour braconner près de la pourvoirie, mais tu as aussi un stationnement à l'abri des regards près du chalet de Lionel, au bord de la rivière aux Perles. Si par au moins deux fois tu es venu rôder en mon absence, c'est que tu m'étudies depuis un certain temps".

    Raphaëlle Robicheau est agente de protection de la nature dans le Kamouraska, au nord-est du Québec, au coeur de la forêt boréale. Elle y vit dans une cabane, dans un environnement qui la comble. La quarantaine, solitaire, on devine entre les lignes qu'elle a eu affaire à la violence des hommes et qu'elle a choisi volontairement de s'éloigner pour se consacrer à la défense de la faune et de la forêt. Elle préfère la compagnie des animaux à celle de ses contemporains, exception faite pour certains, comme son vieil ami Lionel, qui veille sur elle mieux qu'un père.

    La première réflexion qui m'est venue est que la Canada n'est pas plus actif que nous dans la lutte contre la diminution de la biodiversité et la protection de la nature. Les coupes de bois sont ravageuses, remplacées par des essences qui rapporteront rapidement. Le braconnage est plus que toléré, les dates de chasse pas respectées, puisqu'il est même permis de tirer des espèces en voie de disparition.

    Lorsque son chien, Coyote, est pris au piège dans un collet, Raphaëlle ne décolère pas, et détruit un site de braconnage où elle trouve un vrai charnier qui atteste de l'ampleur du problème. Dès lors, elle se met en tête d'arrêter le responsable. Difficile dans ce coin perdu, où ce sont souvent une ou deux familles qui font régner leur loi au vu et au su de tous. Elle ne sera pas soutenue par l'office qui l'emploie, en réalité quasiment impuissant.

    Lorsqu'elle s'aperçoit que le braconnier est sur ses traces et qu'elle est devenue proie à son tour, commence un jeu dangereux qui va la mener loin.

    Dans son désarroi et sa peur, elle va trouver un appui en rencontrant Anouk, personnage principal d'"Encabanée", aussi solitaire qu'elle, déterminée à l'aider. Entre les deux femmes il y aura plus qu'une amitié, l'amour s'en mêle, trop heureuses qu'elles sont de se découvrir tant d'affinités.

    Tout comme dans "Encabanée", j'ai apprécié les tournures de langage québécois, les magnifiques descriptions de la vie en pleine nature, les moments de poésie et de beauté. Mais ce n'est pas une histoire douce et paisible, la colère est omniprésente, la violence aussi. Il y a des scènes difficiles à supporter, la souffrance animale y est décrite sans fard mais sans complaisance. Sans parler de la violence des individus.

    La stratégie trouvée par Raphaëlle pour se débarrasser du braconnier et retrouver sa forêt n'est pas des plus simples. Elle installe un suspense fort et des sentiments ambivalents.

    Une lecture qui tient les promesses d'Encabanée. Il va falloir attendre un an avant la parution en France du dernier roman de la trilogie "Bivouac" qui vient de sortir au Canada.

    "J'aimerais que les avions de l'armée canadienne servent, plutôt qu'aux desseins américains, à parcourir notre espace vital pour dénombrer les survivants. Bon sang, faites au moins un inventaire faunique avant de décider de lever les quotas de piégeage de nos beautés boréales ! Combien en reste-t'il, de renards arctiques ? Puis à quel parallèle s'arrêtent véritablement les coupes à blanc ? Autre question : pourquoi est-il plus important de traverser l'Atlantique en avions de guerre que d'installer l'électricité dans les réserves indiennes une fois pour toutes ?

    Lecture commune avec Sandrine

    Gabrielle Filteau-Chiba - Sauvagines - 368 pages
    Editions Stock - 2022