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Elever

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"J'ai cherché une paysannerie émancipée
Mais je n'ai trouvé que des trajectoires
projetées à vive allure dans le mur mondialisé

Mon travail recoller les miettes"

Voici un petit livre (Format 15x10, 120 pages) assez atypique qui m'a beaucoup plu, sur la trajectoire d'une jeune femme ayant choisi une voie incertaine, pleine de doutes, avec courage et ténacité.

Tout d'abord la forme, qui n'est pas sans rappeler Joseph Ponthus, moitié rimes, moitié prose. La lecture est fluide et coule toute seule.

Après des études supérieures de géographie et un emploi de consultante à l'international, Elsa Sanial lâche tout pour travailler dans une ferme, en Haute-Loire. Ses grands-parents étaient paysans. Elle choisit d'élever des brebis, pas pour le lait précise-t'elle, mais pour la viande. Donc elle les élève pour les tuer et se débrouille comme elle peut avec cette réalité là, sans esquiver la finalité et l'ambiguïté de sa position.

"En allant aux Fayes, j'ai toujours eu l'impression de rentrer chez moi et pourtant maintenant que j'y vis et que j'y élève, je suis bien loin des récits paysans de mes ancêtres. Ce que je vis est également bien loin de ce que vivent mes voisins éleveurs. Et tout aussi loin des réalités de mes anciens collègues chercheurs et de mes amis.

Alors qui suis-je, menant les bêtes au pâturage ?"

Ses questionnements sont nombreux, elle les énumère ainsi que les difficultés au quotidien. Elle est installée avec son compagnon, Xavier, qui en plus de la ferme a une activité d'infirmier. Ils triment dur tous les deux, sous l'oeil pas toujours compréhensif ou bienveillant de l'entourage.

"Mères, amies et commentatrices
Je ne suis pas une femme inachevée cherchant
partout ses petits
Mon utérus n'est pas un vide à combler
C'est une autre force qui m'anime pour
accueillir ces bêtes"

Elle se heurte bien sûr au sexisme ordinaire, auquel elle ne répond pas. De plus, sa manière de travailler, à l'ancienne, en heurte plus d'un.

"Lorsque je suis seule dans un pré et que je vois un pick-up blanc arriver, la présence de mes chiens à mes côtés me rassure. Ces pick-up blancs transportant la moustache d'autres éleveurs sillonnent la campagne. Alchimie des temps modernes ils sont la transmutation de l'argent de la PAC. Exosquelettes, ils sont puissance masculine carnée, incarnée et excarnée."

"Si parfois les pick-up s'arrêtent, c'est surtout pour verbaliser leur mépris. Jolie bergère, tu vas à la foire ? tu t'amuses bien ?"

Les passages les plus drôles (sic) sont ceux reproduisant les textes administratifs encadrant son activité. Je vous épargne un extrait, complètement indigeste. Mélange de fou-rire et de colère en lisant ce charabia, la multiplicité des règles et leur absurdité pour certaines.

Ecrit avec sensibilité et nuances, ce texte aborde tous les aspects du travail de l'éleveuse, son quotidien, les douleurs du corps, la fatigue, les découragements, mais aussi les moments de joie. On y apprend beaucoup sur les brebis. C'est un parcours parmi tant d'autres, si différents, du monde paysan.

Je le rapproche du livre de Blaise Hofmann "Faire paysan" témoignage d'une jeune génération qui essaie de faire sa place autrement, dans le monde d'aujourd'hui, en se cognant parfois à la génération précédente.

"Epuisé, l'agneau se relève et cherche. Aveuglément. Un recoin chaud ressemblant à l'aine de sa mère où il trouvera la mamelle. Il cherche dans la fourrure, il cherche dans les angles de la bergerie. Il cherche contre mes jambes ou dans ma main si je suis trop proche. Il cherche partout où il peut fourrer son museau. Il sait ce qu'il cherche, il ne sait pas où le trouver. Il se cogne, il tombe. Il est bousculé par les autres brebis qui lui indiquent sa place dans la hiérarchie du troupeau. Il ne connaît rien, mais il est mû. Je voudrais le guider. Je ne le touche pas."

Un texte court, fort et sincère. Un éclairage sur le monde agricole. A lire.

La maison d'édition : Créée en 2022 par Anne Kawala et Marc Perrin, sahus sahus éditions est basée en Haute Loire, dans le hameau du Fraisse, à Laussonne. Sahus signifie sureau en patois d'ici et des sureaux sont là autour de la maison les Sahus qui abrite sahus sahus éditions. La maison est en chantier. Des ami-es, seul-es ou en groupe, la fréquentent pour aider à le retaper, pour s'y reposer, pour y travailler leur recherche, pour ensemble discuter et nourrir nos forces communes.

Participation au challenge "Les gravillons" chez Sybilline

Les Gravillons.jpg

Elsa Sanial - Elever - 130 pages
Sahus Sahus Editions - 2026

Commentaires

  • si je trouve ce livre je le lirai volontiers. L a démarche de l'auteure est intéressante.

  • Je ne l'ai pas trouvé d'emblée. Je l'ai commandé sans difficulté à ma librairie indépendante.

  • Je suis touchée par les extraits que tu cites. La semaine prochaine, je chroniquerai une autre histoire d'éleveur, le dernier roman de Marie-Hélène Lafon.

  • J'attendrai ton billet sur le roman de Marie-Hélène Lafon. L'avantage ici c'est que c'est l'éleveuse elle-même qui prend la parole. Et il y a une vraie écriture à découvrir.

  • De rien. Bonne journée.

  • Le style de Ponthus était particulier mais on s'y fait surtout si les sujets abordés sont intéressants

  • Ça ne m'a posé aucun problème, il y a un vrai style, qui convient aux sujets abordés.

  • On le trouve sur Amazon (sans tenir particulièrement à faire de la pub au géant qui n'en a de toute façon pas besoin)

  • J'habite en ville, j'ai plusieurs librairies à ma disposition, je n'ai pas besoin d'avoir recours à Amazon heureusement. Et quand bien même, j'aurais préféré commander à l'éditeur directement. Il me semble que c'était possible.

  • Original et sans doute instructif, si en plus c'est bien écrit ! merci pour la découverte.

  • C'est un point de vue intéressant sur ce qui se passe actuellement dans le monde paysan. Ils ont du courage ces jeunes ..

  • Un livre fort, tu cites, et intéressant car c'est l'éleveuse qui raconte son ressenti dans ce monde agricole si " tourmenté" en ce moment!!
    Merci à toi

  • C'est un témoignage brut de décoffrage, qui en dit long sur la société qui est la nôtre.

  • J'avais bien aimé le Ponthus, la forme m'avait plutôt plu, donc déjà un bon point pour ce livre. Sur le sujet, je n'y serais pas allée d'emblée, mais pourquoi pas au détour d'une de mes biblis.

  • Télérama a fait une très bonne critique, qui m'a donné tout de suite envie de le lire et je ne le regrette pas.

  • Avec plaisir Gambadou.

  • Un sujet qui m'intéresse beaucoup si je le croise en médiathèque. J'avais vu avec beaucoup d'émotion des témoignages recueillis dans ma région de Haute-Loire qui avaient été réunis par de jeunes étudiants sous la forme d'un petit film...il s'agissait aussi de femmes dont une était éleveuse, alors qu'elle n'était pas née à la ferme.

  • J'ai pensé à toi quand j'ai vu qu'elle était installée en Haute-Loire. Sur le site de l'éditeur ils indiquent quelques rencontres prévues avec elle dans la région. Dans son livre, elle parle de la solidarité entre femmes.

  • Rien en bibli.
    Bon, le sujet m'intéresse , mais la forme un peu moins, devoir stopper ma lecture, ou plutôt mon regard , ça ne fluidifie pas du tout, mais c'est mon ressenti. Je n'ai pas lu le Ponthus en partie à cause de cela.

  • Pour le Ponthus j'avais une appréhension et en fait c'est passé tout seul, donc là je me suis lancée sans crainte. Mais je comprends que ça puisse freiner.

  • Un sujet qui à priori est assez loin de mes intérêts, mais les extraits que tu as choisis sont incarnés .... Alors, au détour d'un passage en librairie (indépendante), tout est possible !

  • Même si tu ne t'intéresses pas trop au secteur d'activité, son témoignage peut être lu comme n'importe quel parcours d'une jeune femme de sa génération.

  • Disons qu'ils parlent de leur expérience professionnelle avec naturel et sans fioritures, en la resituant bien dans le fonctionnement de la société. Il n'y a pas d'idéalisation.

  • Très intéressant... Je n'ai pas encore lu le livre de Joseph Ponthus ni celui de Blaise Hofmann, pourtant notés. Les idées de lecture s'accumulent !

  • C'est le problème. Je n'en reviens pas que tu n'aies pas lu Joseph Ponthus ! je croyais que tout le monde l'avait lu :-)

  • Quel défi, élever et renaître ainsi ! La vie paysanne peut être dure et la réalité cruelle, à côté des satisfactions de cet engagement, c'est bien d'en témoigner.

  • Les difficultés sont énormes, mais elle tenait à son projet. Reste à voir sur la durée, si elle pourra tenir. En tout cas, contrairement à ce que l'on nous dit, il y a encore une jeunesse qui a des envies, des rêves et qui, envers et contre tout, tentent de les réaliser.

  • Ce n'est pas sans me rappeler les jeunes qui ont tenté un retour à la terre dans les années 70 mais la société a bien changé, le contexte n'est plus le même. Il y a quelque chose de plus vital dans la démarche de l'autrice.

  • Oh, ça m'a l'air pas mal du tout ! Je ne connaissais pas du tout, on est dans le livre de niche :-) Merci pour la découverte.

  • J'aime bien aller voir dans les niches, on y fait parfois de belles découvertes et celle-ci en est une :-)

  • Problème récurrent ... et insoluble vu la production actuelle qui ne diminue pas vraiment.

  • Cette vision évite visiblement le manichéisme (pas évident sur des sujets sensibles comme l'agriculture et encore plus l'élevage pour la viande!) et les extraits que tu cites me plaisent beaucoup même si je ne suis pas très habituée à cette forme. Ça mérite de tenter et c'est typiquement le genre de livres pour lequel j'achète volontiers en librairie pour soutenir les petites maisons d'édition trop peu présentes en bibliothèque, hélas.

  • Même position que toi sur les petites maisons d'éditions et les librairies indépendantes. Si elles disparaissaient, nous aurions des livres très uniformisés et aseptisés. L'autrice a travaillé dans les hautes sphères internationales, elle a vu de près les dégâts du capitalisme et elle a fui "les personnages de ce monde distingué" qu'elle a trouvés "plus sales que ses ongles noirs". Elle peut replacer sa démarche dans un système plus vaste.

  • J'ai fréquenté pas mal les milieux écolos dans ma jeunesse, ce qui m'a sensibilisée à ce genre d'expérience. Et j'ai une nièce qui s'engage dans le domaine de l'agriculture, donc j'essaie de comprendre a minima ce qui se passe.

  • Fort intéressant comme témoignage, une vie certainement pas simple tous les jours... Bises, belle semaine. brigitte

  • Ce n'est pas simple et rien n'est gagné, mais il y a un engagement fort derrière. J'aimerais savoir ce qu'elle deviendra cette jeune femme, si on lui permettra de continuer son travail tel qu'elle le conçoit.

  • Je ne l'ai même pas demandé à la bibliothèque, je pense que c'est trop marginal pour eux, mais après tout peut-être l'auraient-ils commandé .. Je l'ai acheté directement.

  • Voilà qui a l'air passionnant (et un peu énervant aussi par certains aspects que tu mentionnes). je note bien sûr. J'avais noté récemment aussi Plutôt nourrir, un essai/témoignage sur être paysan aujourd'hui.

  • Merci pour la référence, je n'avais pas vu ce livre. Le parcours a l'air très intéressant également et il est en poche, ce qui est parfait. Bonne journée.

  • Très bonne idée de lecture. Tout ce qui se rattache au monde agricole m'intéresse et comme toi, j'avais beaucoup aimé le livre de Blaise Hofmann.

  • Un témoignage comme celui-ci en dit plus que bien des discours médiatiques ou politiques venus d'en haut. Si tu as aimé Blaise Hofmann, il devrait t'intéresser aussi, bien que le style et l'expérience soit assez différents.

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